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Catégorie : Actualité du C.I.D.I.F

 

Faiblement atteint par le Covid-19, le pays est le théâtre d’un conflit de plus en plus âpre entre l’armée et des guérilleros de l’ethnie arakanaise en lutte pour l’autonomie de leur Etat. L’ONU accuse les soldats birmans de crimes de guerre.

 

Un homme blessé lors d’un bombardement arrive à l’hôpital de Sittwe, dans l’Etat de l’Arakan, en Birmanie, le 13 avril.Un homme blessé lors d’un bombardement arrive à l’hôpital de Sittwe, dans l’Etat de l’Arakan, en Birmanie, le 13 avril. STRINGER / REUTERS/

 

C’est une guerre intense et violente qui explose à bas bruit dans le grand désordre du monde : en Birmanie, dans le nord de l’Etat de l’Arakan, déjà marqué par la tragédie lors de la violente répression militaire qui s’était abattue il y a trois et quatre ans contre la minorité musulmane des Rohingya – près de 800 000 personnes enfuies au Bangladesh voisin et sans doute une dizaine de milliers de morts –, un autre conflit presque ignoré redouble de violence.

Le Covid-19, qui circule sans faire de ravages, n’empêche pas que la guerre se poursuive dans ce pays perpétuellement confronté depuis l’indépendance de 1948 aux rebellions d’ethnies minoritaires. Sur le plan sanitaire, l’épidémie se chiffre, officiellement, à 151 cas d’infections et six morts. Pour 54 millions d’habitants…

Ce conflit oppose l’armée birmane et les combattants de l’Arakan Army (AA), une guérilla d’environ huit milliers d’hommes – et de femmes – proclamant être en lutte pour forcer le gouvernement central à accorder un statut d’autonomie à leur Etat.

Depuis que, début 2019, les véritables hostilités ont été déclenchées entre la Tatmadaw – l’armée régulière – et les combattants arakanais, la situation n’a cessé d’empirer. A l’audace des guérilleros, habiles à l’embuscade et n’hésitant plus à assiéger des places fortes de l’armée, répond la violente réplique des gouvernementaux. Ces derniers, en dépit de leur puissance de frappe supérieure, sont régulièrement mis en échec par les rebelles.

Les populations civiles pâtissent en premier de la guerre

« L’offensive de la dernière saison sèche par les forces combinées de l’armée, de l’aviation et de la marine contre l’AA a été la plus ample, la plus intense et la plus longue de toutes les opérations militaires menées en un peu plus de soixante-dix ans d’indépendance », affirme l’analyste Tony Davis, correspondant en Asie du Sud-Est de la revue Jane’s Defence Weekly, spécialisée dans les questions militaires. Il ajoute : « L’ampleur de ces opérations reflète la menace sans précédent que représente l’Arakan Army pour un Etat central dominé par les Bamars [l’ethnie majoritaire, représentant environ 70 % de la population]. »

Comme souvent dans l’histoire des rebellions de Birmanie, ce sont les populations civiles qui pâtissent en premier de la guerre. L’ONG Arakan Information Center, basée en Malaisie, a comptabilisé 45 morts non combattants pour la seule première moitié d’avril.

En tout, 150 civils auraient été tués depuis le début de l’année. Le 20 avril, un chauffeur transportant des prélèvements de l’Organisation mondiale de la santé pour tester la population locale au Covid-19 a été abattu au volant d’un véhicule pourtant marqué « ONU ». Les adversaires se sont mutuellement accusés de la responsabilité de l’incident.

Juste avant la fin de son mandat en tant que rapporteure spéciale de l’ONU pour le Myanmar (nom officiel de la Birmanie), la diplomate sud-coréenne Lee Yanghee a accusé, le 29 avril, la Tatmadaw de « violer systématiquement les principes les plus fondamentaux au regard des lois internationales sur les droits de l’homme ». Elle a également évoqué l’éventualité de « crimes de guerre et de crimes contre l’humanité » perpétrés par l’armée.

Politique de la terre brûlée

Après avoir été accusée de génocide par l’ONU à propos de la question des Rohingya et appelée à comparaître en décembre 2019 devant la Cour de justice internationale de La Haye, la Birmanie pourrait-elle se retrouver à nouveau sur la sellette ?

 

La rapporteure spéciale sur la situation des droits de l’homme en Birmanie, Lee Yanghee, présente son rapport, à Genève, le 11 mars 2019. 

La rapporteure spéciale sur la situation des droits de l’homme en Birmanie, Lee Yanghee, présente son rapport, à Genève, le 11 mars 2019. DENIS BALIBOUSE / REUTERS

 

Il reste cependant difficile d’associer la violence parfois aveugle de l’armée avec la stratégie d’épuration ethnique précédemment mise à l’œuvre contre les Rohingya. Cette fois l’ennemi est bouddhiste et parle une langue proche du birman, alors que les Rohingya sont souvent désignés comme des étrangers et traités de « Bengalis » en raison de leurs proximité linguistique, religieuse et culturelle avec le Bangladesh voisin.

L’accusation de crimes de guerre est cependant plausible : « Les soldats birmans tirent sur les gens et brûlent les maisons, ils sont dingues ! », raconte au téléphone depuis Sittwe, capitale de l’Arakan, un jeune homme demandant que son nom ne soit pas mentionné. Des membres de sa famille ont vu, comme beaucoup d’autres, leurs villages incendiés et pillés par l’armée. Qui, sous prétexte d’un possible soutien des populations à la guérilla, en profite pour pratiquer une politique de la terre brûlée. « Les Occidentaux ont réagi au calvaire des Rohingya mais on tue les Arakanais dans l’indifférence générale », déplore le jeune homme.

Des photos et des vidéos circulent sur Internet et les réseaux sociaux, montrant des MIG-29 de fabrication russe lâchant des bombes au pied de montagnes, des hélicoptères survolant des villages en feu, mais aussi des civils gardés par l’armée dans des camps de regroupement. Le conflit a provoqué la fuite d’environ 160 000 personnes. Mais ces témoignages visuels, quoique vraisemblables, sont difficilement vérifiables.

Le regret d’un passé glorieux

Le conflit ne peut plus être couvert de manière indépendante, une grande partie du nord de l’Etat étant interdite aux journalistes et aux étrangers en général. Internet a été coupé et, après avoir récemment placé l’AA sur la liste des organisations « terroristes », le pouvoir se fait menaçant à l’encontre des médias : un journaliste d’une télévision de la ville de Mandalay a brièvement été arrêté fin mars après diffusion sur sa chaîne de l’interview d’un porte-parole de la guérilla.

 

Des membres de la Croix-Rouge transportent le corps d’un conducteur d’un bateau, tué à Sittwe, dans l’État de Rakhine, en Birmanie, le 21 avril.Des membres de la Croix-Rouge transportent le corps d’un conducteur d’un bateau, tué à Sittwe, dans l’État de Rakhine, en Birmanie, le 21 avril. STR / AFP

 

Une photo publiée sur le site du journal indépendant The Irrawaddy donne un aperçu crédible des dangers de la vie quotidienne dans les zones affectées par le conflit : elle montre deux cadavres étalés sur la route du village de Kyauk Seik après un bombardement d’artillerie qui a fait huit morts le 13 avril. L’article précise que l’armée a ensuite débarqué et arrêté près de quarante personnes soupçonnées de collusion avec l’AA.

Dans la ville de Mrauk U, ancienne capitale royale, un exemple de ce qui ressemble fort à de la justice expéditive agite les cœurs et les esprits : le 29 avril, un garagiste de 26 ans du nom de Zaw Zaw Oo a été retrouvé mort après son arrestation à un barrage de soldats. Il avait été arrêté la veille avec des photos « compromettantes » sur son téléphone portable. Selon un habitant de Mrauk U, qui raconte l’histoire au téléphone, « des militaires ont appelé le lendemain l’hôpital pour que des ambulanciers viennent chercher son cadavre ». Des clichés diffusés sur le Web montrent le corps sans vie du jeune homme, allongé dans une morgue, une femme en pleurs à ses côtés.

La revendication d’autonomie de la guérilla arakanaise s’ancre dans le regret d’un passé glorieux : entre 1430 et 1784, l’Arakan fut un royaume indépendant, dont l’armée birmane s’empara il y a deux cent trente-six ans. La date est inscrite au fer rouge dans la conscience collective. Comme l’explique l’historien Jacques Leider, représentant à Bangkok et Rangoun de l’Ecole française d’extrême orient (EFEO), « les Arakanais paraissent perpétuellement tournés vers un passé figé autour de la mémoire de leur royaume défunt. Mais dans le contexte actuel, les invocations d’indépendance ou de large autonomie semblent dénuées d’un sens concret des réalités géopolitiques et sociales ».

Bruno Philip, Le Monde.fr le 6 mai 2020.