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Des millions d’Indiens ont dû prendre la route, dans des conditions sanitaires très difficiles, afin de retourner dans leurs villages d’origine à la suite de l’ordre de confinement de 21 jours ordonné par le gouvernement Modi.

Cette situation critique dans laquelle se trouve les Indiens dans cette crise de la Covid-19 est à l’intersection entre l’impératif de réduire les effets d’une potentielle crise économique et sanitaire, la réduction de l’étendue de la pandémie et les risques du confinement pour les pauvres du pays.

En plus de s’insérer dans un contexte plus large de crise démocratique en raison de la Loi sur la citoyenneté (Citizenship Amendment Act – CAA), qui a pour objectif de créer un registre national des citoyens de manière à pouvoir expulser les migrants dits illégaux, la pandémie pose un défi majeur pour le pays : comment aider des millions de travailleurs du secteur informel, ainsi que les millions d’agriculteurs qui risquent de perdre leur récolte en raison des mesures nationales de confinement ?

Mes recherches doctorales portent sur les luttes socio-écologiques en Inde et la gouvernance locale dans le système fédéral indien. Un séjour de recherche à l’Institut des Sciences sociales de Delhi m’a permis d’observer l’impact des politiques du gouvernement de Narendra Modi depuis 2014 et de développer une perspective critique à leur égard.

Un exode meurtrier

Les Indiens travaillant dans le secteur informel sont parmi les plus touchés par les nouvelles mesures de confinement du gouvernement Modi. À la suite de l’annonce d’un confinement de trois semaines, des centaines de milliers de travailleurs migrants marchent aujourd’hui sur les autoroutes entre les différentes villes industrielles et leurs villages. Ils craignent pour leur survie, leur sécurité et également pour leur avenir : l’échec de leurs riches employeurs à leur fournir l’argent et la nourriture dont ils avaient besoin et du gouvernement indien à prendre soin d’eux en ce contexte de crise sont au cœur de leur frustration.

L’écrivaine indienne Arundhati Roy vient de qualifier ce confinement « de plus gigantesque et de plus punitif de la planète ».

 

Des travailleurs migrants indiens attendent les bus fournis par le gouvernement pour les transporter vers leurs villes d’origine, suite à l’annonce du confinement, le 28 mars. C’est un un exode sans précédent en Inde depuis
la partition de 1947.
 AP Photo, File

 

Cette décision du gouvernement Modi causera certainement des milliers de décès dans le sous-continent indien. En plus d’avoir provoqué un des plus grands mouvements de population depuis la partition du Pakistan en 1947, elle constitue un moment critique pour la démocratie indienne.

Loin d’être responsables de la crise actuelle, les pauvres de l’Inde se retrouvent — encore une fois — les principales victimes. Bien qu’ayant eux-mêmes élu les gouvernements actuels, ils craignent de ne pas être pris en considération lors de l’adoption de nouvelles mesures pour réduire la propagation de la pandémie. Comme on peut le voir dans d’autres pays, les politiques de lutte contre le coronavirus ne sont pas favorables aux pauvres. Elles exposent les profondes inégalités sociales qui persistent en Inde et ailleurs dans le monde.

Les agriculteurs désespérés

Or, un autre secteur est aussi extrêmement touché par la crise actuelle. Si l’on ajoute au secteur informel les fermiers ainsi que les Indiens travaillant dans le secteur agricole, cela équivaut au total à 93 % des travailleurs du pays, soit 450 millions de personnes.

Tout comme les gens travaillant dans le secteur informel, ceux-ci ne reçoivent aucune paye et dépendent directement des revenus liés à leur terre. Avec l’arrêt des transports, les agriculteurs commencent à avoir de la difficulté à vendre leurs produits. Ils risquent en conséquence de cesser d’embaucher les ouvriers, ce qui menace de créer une grave pénurie de liquidité tant pour ces ouvriers agricoles que pour les agriculteurs. Déjà, les fermiers sont dans une situation extrêmement difficile depuis plusieurs années en raison notamment des changements climatiques.

 

Un employé municipal fumige une zone résidentielle pendant un confinement pour empêcher la propagation d’un nouveau coronavirus à Prayagraj, en Inde, le 4 avril. AP Photo/Rajesh Kumar Singh

 

À cela s’ajoute le fait que plusieurs agriculteurs avaient augmenté la superficie de leurs cultures d’hiver, considérant que l’augmentation des pluies de mousson de juin à septembre 2019 avait accru l’humidité du sol, ce qui était très prometteur pour les futures récoltes. Or, les prix des principales cultures comme le maïs, le soja, le coton et les oignons ayant chuté de 50 % au moment où les agriculteurs se préparaient à la récolte, les perspectives de reprise de l’économie rurale se retrouvent ainsi grandement compromises.

Dernièrement, le gouvernement Modi a accordé un assouplissement des mesures pour toutes les activités liées à l’agriculture. Certaines catégories sont exemptées du confinement national afin d’empêcher que le processus de récolte soit interrompu. Les agences engagées dans l’achat de produits agricoles continuent par exemple leur travail. Le gouvernement a aussi autorisé le transport entre et au sein des États indiens de la machinerie nécessaire aux récoltes et aux semailles, telles que les moissonneuses-batteuses et d’autres outils agricoles et horticoles.

Le Conseil indien de la recherche agricole a aussi conseillé aux producteurs de blé de reporter leur récolte au 20 avril, au lieu du début du mois. Cela dit, les jours qui suivent seront extrêmement cruciaux tant pour les ouvriers et employeurs du secteur agricole et du secteur informel.

Ils seront aussi déterminants pour le parti Bharatiya Janata (BJP) actuellement au pouvoir. Depuis décembre 2019, plusieurs manifestations ont eu lieu à travers l’Inde pour lutter contre l’application de la CAA. Pour mettre en œuvre ce projet nationaliste majoritaire — que l’on pourrait qualifier « d’hyper-nationaliste » — le gouvernement Modi a muselé les critiques.

La pandémie vient renforcer l’autoritarisme de l’État, niant la légitimité de la dissidence, car la crise exige une action forte de l’État ainsi que l’exposition d’un front uni. Cette légitimité accordée à l’appareil étatique risque de condamner les fortes protestations contre la CAA, surtout à la lumière des récentes attaques contre les sikhs en Afghanistan.

 

Devika Misra et Catherine Viens The Conversation.com le 6 avril 2020.

 

[Université du Québec à Montréal (UQAM) apporte des fonds en tant que membre fondateur de The Conversation CA-FR.]