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Décidé soudainement par le gouvernement Modi, le confinement laisse de nombreux ouvriers migrants de la capitale indienne sans moyens de subsistance.

Je comprends la logique du confinement, mais pourquoi le gouvernement est-il incapable de le mettre en œuvre en tenant compte des plus vulnérables?” interroge Dileep Ranjan, 33 ans, en lavant une assiette en inox après avoir déjeuné dans un foyer d’accueil du service public dans le quartier de Sarai Kale Khan, dans le sud-est de Delhi, le 25 mars. Ce refuge est en fait destiné aux sans-abri de la ville, mais Dileep et d’autres ouvriers journaliers y logent actuellement, car les vingt et un jours de confinement décrétés [la veille] par Narendra Modi les empêchent de travailler.

Les voyages en train et en car longue distance étant interrompus, ces travailleurs – dont la majorité est originaire d’autres régions indiennes – ne peuvent pas rentrer dans leur village. Ils n’ont pas non plus de quoi manger et se loger tant qu’ils n’ont pas de travail. Entre le 23 et le 25 mars, des centaines d’entre eux ont quitté à pied, avec leurs familles, le territoire de Delhi, tandis que d’autres sont restés coincés dans des gares routières et ferroviaires.

“Dans un premier temps, le Premier ministre nous a demandé de sacrifier un jour [le 22 mars, à titre de test]. Personne n’a résisté.

Puis le ministre en chef de Delhi a annoncé un confinement jusqu’au 31 mars, et les gens se sont inquiétés pour leur salaire. Maintenant, le confinement doit durer vingt et un jours. Comment allons-nous survivre ?” questionne Iliyas Hussain, ouvrier originaire de Bareli, dans l’Uttar Pradesh [nord de l’Inde], qui est logé dans un foyer d’accueil à Yamuna Bazar, plus au nord dans la métropole. Il aurait préféré que le gouvernement affrète des trains. Mais Naresh Kumar, un autre travailleur qui a trouvé lui aussi refuge dans ce centre, fait valoir que “les voyages en train seraient risqués aussi”. Et d’ajouter : “Et si un passager était contaminé? Tous les autres le seraient aussi. Et qui s’occuperait de nos familles?”

Cet argument laisse les autres résidents pantois. Ils s’inquiétaient déjà de se nourrir et d’avoir un toit, et l’absence de communication avec leurs familles ne fait qu’accentuer leurs angoisses. “Nous avons presque tous un portable avec des cartes prépayées. Mais nous n’avons plus de crédit et nous n’avons pas d’argent pour en racheter”, explique Ajmal Ali, originaire de Murshidabad, près de la frontière avec le Bangladesh, dans l’est du pays.

“Environ 16000 sans-abri vivent habituellement dans les foyers de Delhi,souligne Vimal Rai, qui travaille pour l’organisme gestionnaire de ces centres.Depuis le 24 mars, environ 7000 personnes de plus s’y sont présentées, dont la plupart sont des ouvriers journaliers. La métropole compte 234 foyers.” L’afflux de personnes à la recherche d’un repas a entraîné des pénuries de nourriture dans plusieurs foyers, selon des gérants de centre. Chaque repas est composé de riz servi avec des légumes mijotés ou un dalh [plat à base de lentilles].

Selon les données du recensement de 2011 sur les migrations, Delhi accueille (après l’État du Maharashtra) le deuxième plus grand nombre de migrants venus d’un autre État indien, soit plus de 6,3 millions de personnes qui correspondent à 40 % de la population de la ville. En chiffres absolus, les ouvriers journaliers de Delhi seraient au moins 1,5 million, estime Animesh Das, médecin de profession et syndicaliste qui a siégé au conseil formé en 2019 par les autorités de Delhi pour fixer le niveau du salaire minimum [différent selon les États].

Rondes de police. Rakhi Sehgal, chercheur et militant pour les droits des travailleurs, affirme que “le terme ‘ouvrier journalier’ est trop générique et qu’il englobe aussi les travailleurs indépendants – les conducteurs de pousse-pousse, les vendeurs ambulants, etc. Il est difficile d’imaginer où peuvent aller tous ces gens dans le cadre d’un confinement. La majorité d’entre eux n’a pas le luxe de pouvoir s’isoler et aucun ne peut rentrer dans son village d’origine.”

Dans la mesure où le Premier ministre, Narendra Modi, a précisé que le confinement actuel doit être aussi contraignant qu’un couvre-feu, la police a entrepris de chasser de la rue ceux qui y sont d’ordinaire établis. “Pourquoi est-ce que nous sommes traités comme des délinquants? Il y a une urgence sanitaire, on a compris. Mais les autorités doivent aussi comprendre que nous sommes ceux qui font tourner cette ville”, fait valoir Rajesh, un migrant de 19 ans venu de Darbhanga, dans l’État du Bihar.

La majeure partie des ouvriers journaliers de Delhi, confirment plusieurs experts, travaillent dans le bâtiment. Le 24 mars, le ministre en chef Arvind Kejriwal a annoncé le versement ponctuel d’une indemnité de subsistance à hauteur de 5000 roupies [60 euros] pour ceux qui sont inscrits sur les listes du Comité d’action sociale des ouvriers du bâtiment de Delhi, un organisme qui compte 300000 membres.

 

Abhishek Dey,

Hindustan Times (New Delhi, Lucknow, Patna, Calcutta2020) le 26mars 2020   (Courrier International du 2 au 8 avril)

 

L’exode

●●● Les 28 et 29 mars, quelque 100 millions de migrants de l’intérieur, sans le sou et affamés, ont tenté de quitter les grandes villes pour regagner dans la cohue, à pied ou en bus, leur village d’origine. Le samedi 28 mars, le gouvernement de l’Uttar Pradesh a annoncé la mise à disposition de 1 000 bus, ce qui a provoqué un rassemblement monstre, en dépit des consignes données pour lutter contre l’épidémie de Covid-19, rappelle The Hindu.

Le plan d’urgence

●●● Le gouvernement Modi a annoncé un plan d’urgence équivalent à 20 milliards d’euros. Quelque 800 millions de gens recevront chaque mois “5 kilos de riz ou de blé, et 1 kilo de lentilles” entre avril et juin, précise l’Indian Express. Mais les sommes promises semblent trop “modestes” : 6 euros par mois aux femmes seules, 24 euros aux agriculteurs… Quant aux millions de travailleurs du secteur informel, qui représente 90 % des emplois en Inde, n’ont “ni filet de sécurité ni épargne”“Modi a construit son autorité autour de son image d’homme politique fort, rappelle le Hindustan Times . Sa démagogie et ses muscles font l’objet d’un véritable culte[…] Le virus va mettre en lumière les limites de cette façon de faire de la politique.”