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Un site d’information fait l’objet d’une enquête pour sa couverture du confinement

 

NEW DELHI- correspondante

 

Des travailleurs tentent de monter dans un bus, le 28 mars, à New Delhi, pour rejoindre leur village après le confinement décidé par le gouvernement Modi, le 24 mars.Des travailleurs tentent de monter dans un bus, le 28 mars, à New Delhi, pour rejoindre leur village après le confinement décidé par le gouvernement Modi, le 24 mars. Altaf Qadri / AP

 

A 21 heures, dimanche, les Indiens devront éteindre les lumières pendant neuf minutes et allumer des torches, des lampes, des téléphones portables aux balcons ou aux portes, pour « défier le coronavirus », montrer l’unité de la nation dans la lutte contre l’épidémie, « et sortir des ténèbres créées par le virus »« Vous n’êtes pas seul, personne n’est seul dans la lutte contre le coronavirus », a assuré Narendra Modi dans une nouvelle adresse à la nation − la troisième depuis le début de la crise − diffusée vendredi 3 avril, à 9 heures. « Une farce ! », ont immédiatement répliqué ses opposants.

Le premier ministre indien est sous le feu des critiques pour sa gestion de l’épidémie, qui a abouti à l’exode massif de migrants internes au lendemain de l’ordre de confinement imposé le 25 mars. Plusieurs millions de travailleurs pauvres ont fui les villes, à pied ou par les derniers bus, pour tenter de regagner leur Etat d’origine, ignorant les risques de contamination pour eux et pour les aînés restés au village.

A New Delhi, le week-end dernier, ils ont été des centaines de milliers à s’agglutiner dans un terminal de bus. C’était, pour ces travailleurs pauvres, une question de survie. Payés au jour le jour par leur employeur, ils se sont retrouvés brutalement sans argent pour se loger et se nourrir. La crise sanitaire en Inde s’est d’emblée doublée d’une crise humanitaire.

Pour éviter cette tragédie, le premier ministre aurait pu demander aux employeurs de verser une avance de deux mois aux travailleurs, exiger des propriétaires un gel des loyers, organiser une aide alimentaire, veiller à la continuité de la chaîne d’approvisionnement alimentaire. Il n’en a rien été. Lors de son allocution télévisée, le 24 mars, annonçant le « lockdown », Narendra Modi s’est contenté de prévenir que « les pauvres allaient souffrir » et de demander à chaque famille aisée d’aider neuf pauvres. La ministre des finances a débloqué, depuis, une enveloppe de 20 milliards d’euros, mais ce plan est très en deçà des besoins.

Roués de coups

Le gouvernement indien a répondu à l’exode des migrants par la matraque. Les familles, les hommes célibataires en train de fuir ont été humiliés, obligés de s’accroupir dans une position dégradante, de marcher à quatre pattes, quand ils n’étaient pas roués de coups par les policiers.

Puis, face aux critiques, il a tenté de museler les responsables désignés, les médias accusés d’avoir créé « la panique » en diffusant des fausses nouvelles. Mardi 31 mars, le ministère de l’intérieur a déposé devant la Cour suprême une demande de censure des médias sur tous les sujets relatifs à la pandémie. Si les magistrats n’ont pas fait droit à la demande, rappelant le « droit à la liberté d’expression », ils ont demandé aux médias de se référer « exclusivement à la version officielle de la situation » et de « reprendre le bulletin de santé du pays » publié quotidiennement par le gouvernement.

Depuis leur arrivée au pouvoir en 2014, Narendra Modi et le parti nationalistes hindou exercent une pression considérable sur les médias : harcèlement des journalistes sur Twitter et Facebook par une armée de trolls, pressions financières, contrôles fiscaux. Avec courage, et parfois au péril de leur vie, une poignée de médias et de journalistes indépendants continuent d’exercer le métier d’informer et leur droit de critiquer le pouvoir.

L’un de ceux-là, The Wire, a reçu un avertissement, mercredi 1er avril. Le directeur de ce site d’information en ligne de grande qualité a révélé qu’il faisait l’objet d’une enquête ouverte par la police de Faizabad, dans l’Uttar Pradesh, un Etat dirigé par un moine hindou extrémiste, Yogi Adityanath, très proche de M. Modi. Il est reproché à The Wire d’avoir relaté que le chef de l’Uttar Pradesh avait participé, le 25 mars, malgré le confinement imposé, à une réunion religieuse à Ayodhya, un site dédié au dieu Rama, vénéré par les nationalistes hindous, où doit être reconstruit un temple hindou en lieu et place d’une mosquée.

« Verrouillage total »

La situation en Inde a une nouvelle fois suscité les critiques de la haut-commissaire aux droits de l’homme de l’ONU. Dans un communiqué diffusé jeudi 2 avril, Michelle Bachelet se dit « bouleversée par le sort de millions de migrants intérieurs » et demande que les mesures prises contre l’épidémie « ne soient pas appliquées de manière discriminatoire et n’exacerbent pas les inégalités et les vulnérabilités existantes ».

La crise du coronavirus en Inde souligne les inégalités de ce pays, dont plus de la moitié de la population vit avec 1,35 dollar par jour. Le deuxième pays le plus peuplé de la planète − 1,3 milliard d’habitants − consacre moins de 1,2 % de son PIB aux dépenses de santé ; 90 % des emplois relèvent du secteur informel, sans aucune protection sociale. Narendra Modi est arrivé au pouvoir avec une devise : « un minimum de gouvernement, un maximum de gouvernance ».« Le temps est venu pour le gouvernement de relancer les fonctions essentielles de l’Etat-providence », écrit Christophe Jaffrelot, chercheur au CNRS et spécialiste de l’Inde, dans l’Indian Express.

Rahul Gandhi, l’un des leaders du parti du Congrès, la principale formation d’opposition, a écrit au premier ministre pour lui demander de prendre en compte les spécificités du pays. « Le nombre de personnes pauvres en Inde qui dépendent d’un revenu quotidien est tout simplement trop important pour que nous puissions arrêter unilatéralement toute activité économique. »

Dans le quotidien Indian Express, Bina Agarwal, professeure d’économie à l’université de Manchester, au Royaume-Uni, résume les enjeux : « Nous essayons de briser les chaînes de transmission du coronavirus avec un verrouillage total, mais nous brisons ainsi les chaînes d’approvisionnement des services essentiels. Nous sommes en train de créer un océan de chômage », écrit l’universitaire, qui propose d’identifier les travailleurs de chaque service essentiel et de chaque chaîne de production et de leur faire des tests d’anticorps, afin de remettre en activité ceux qui sont immunisés. Toutes les torches, lampes ou bougies allumées par les Indiens, dimanche, ne protégeront pas le pays d’une catastrophe annoncée.

 

Sophie Landrin, Le Monde.fr le 3  avril 2020.