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Catégorie : Actualité du C.I.D.I.F

Coronavirus : le Bangladesh censure les lanceurs d'alerte

A Dhaka le 24 mars. A Dhaka le 24 mars. Photo Mohammad Ponir Hossain. Reuters

 

 

Avec plus de 168 millions d’habitants serrés sur un territoire grand comme un quart de la France, sans couverture sociale, le Bangladesh, qui ne compte pour l’instant officiellement que 6 morts et 56 contaminés, est un des pays les plus vulnérables face au coronavirus. Sa croissance économique de plus de 7% est menacée par l’annulation brutale des commandes de textile. Des travailleurs expatriés sont revenus en masse ces dernières semaines, notamment d’Italie. Une dizaine de millions de personnes vivent dans des bidonvilles ou des camps de réfugiés surpeuplés, et le nombre de lits d’hôpitaux est l’un des plus bas au monde. Pourtant, le gouvernement prend le temps de mener une autre bataille : intimider, voire emprisonner, les médecins, professeurs, journalistes, étudiants, chercheurs ou membres de l’opposition qui sonnent l’alarme.

Un médecin lanceur d’alerte arrêté

Selon le site Bangla Tribune, cité par l’ONG Human Rights Watch, deux professeurs d’université ont été suspendus pour avoir critiqué sur Facebook le fait que des fonctionnaires portent des masques dans leurs bureaux alors que les soignants en manquent cruellement. Le Daily Star raconte de son côté comment Iftekhar Adnan, un médecin généraliste, a été arrêté par la police après qu’un document audio est devenu viral, dans lequel il alertait un ami que des patients étaient morts du virus dans un hôpital de Chattogram. Il accusait le gouvernement de dissimuler ces informations.

Les chercheurs ne sont pas épargnés par la vague d’intimidation menée par la Ligue Awami au pouvoir. D’après le site d’investigation Netra News, basé en Suède et bloqué au Bangladesh, Malay Kanti Mridha, un chercheur en santé publique, est menacé de sanction pour avoir publié une étude sur la propagation possible du virus dans le pays. D’après ses projections, basées sur les modèles statistiques de l’Imperial College de Londres, si aucune mesure n’était prise, près de 90 millions de Bangladais pourraient être contaminés d’ici fin mai, 700 000 auraient besoin de soins intensifs et 500 000 personnes pourraient en mourir.

Fuite d’un mémo des Nations unies

Des chiffres très importants mais encore inférieurs à ceux qui sont mentionnés dans un mémo daté du 26 mars des Nations unies, qui circule parmi les diplomates à Dhaka, la capitale. Ce «Plan national de préparation et de réponse», rédigé avec l’aide du gouvernement, affirme que l’épidémie de Covid-19 pourrait causer entre un demi-million et 2 millions de morts au Bangladesh si des mesures immédiates n’étaient pas prises pour contrôler le virus. Interrogé mercredi sur ces chiffres par le South China Morning Post, le vice-ministre bangladais des Affaires étrangères, Mohammed Shahriar Alam, a assuré que son pays était prêt. Il a rappelé que le gouvernement a imposé des mesures de distanciation sociale, supprimé les vols (excepté depuis et vers la Chine), fermé les écoles, les centres commerciaux et les restaurants, et que le pays reçoit de l’aide de Chine et d’Inde. L’ordre a été donné aux bureaux et usines de rester fermés jusqu’au 4 avril. Des lignes téléphoniques d’urgence ont été ouvertes, ainsi qu’un site internet dédié à la prévention, qui combat les idées reçues, comme celle qui voudrait que le virus se ne développe pas dans un climat chaud et humide comme celui du Bangladesh.  

Étant donné la densité démographique du pays, une des plus élevées du monde, et la vulnérabilité économique de sa population, le respect des mesures d’isolement social semble difficile. Après que le premier mort du coronavirus a été déploré dans le pays, le 18 mars, une prière collective a réuni au moins 10 000 fidèles à Raipur. A l’annonce du confinement, qui a démarré le 26 mars pour une semaine, 9 millions de travailleurs ont quitté Dhaka pour rentrer au village et les classes moyennes ont afflué en masse sur les plages de Cox’s Bazar, dans le sud du pays. La police a fermé les plages après l’annonce d’un premier cas de Covid dans la station balnéaire, le 25 mars.

Folles rumeurs dans les camps de réfugiés

Le plus grand camp de réfugiés au monde, où sont entassés près d’un million de Rohingyas fuyant le nettoyage ethnique mené par la Birmanie, se trouve à une trentaine de kilomètres de Cox’s Bazar. Chaque jour, des milliers d’humanitaires bangladais font l’aller-retour dans des bus et rickshaws bondés. Dans les abris de quelques mètres carrés où vivent des familles nombreuses, la rumeur court que toute personne contaminée sera éliminée. Les ONG, qui ont réduit au minimum leurs activités, ont signalé des manifestations d’hostilité contre les étrangers, accusés d’apporter le virus.

Malgré l’urgence, le gouvernement refuse de lever le blocage d’Internet dans les camps. Obsédé par le contrôle de l’information, il a mis en place, le 26 mars, une commission de quinze fonctionnaires chargés de surveiller les chaînes de télé privées pour «stopper la désinformation»«Au lieu de scruter Facebook et la télévision et d’arrêter des gens qui publient des articles sur le Covid-19, les autorités devraient concentrer leur énergie sur l’arrêt de la propagation du virus, et garantir l’accès de tous à des informations précises», fulmine Brad Adams, de Human Rights Watch. Dans la presse locale, des experts médicaux dénoncent le manque de matériel, de tests et de personnel et affirment que le bilan est sous-estimé. Meerjady Sabrina Flora, directrice de l’Institut d’épidémiologie et porte-parole du gouvernement pour le Covid-19, estimait de son côté, dimanche, que «le nombre réel de morts devrait être 1, et non 5, sachant que quatre d’entre d’eux ont été hospitalisés pour d’autres maladies».

 

Laurence Defranoux, Libération.fr le 2 avril 2020.