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Dans les pays du monde développé, le confinement est sans surprise. En Chine, en Europe ou aux États-Unis, la pénibilité de l’isolement à domicile dépend des revenus : les riches « confinent » mieux que les pauvres. La lutte contre le Covid-19 épouse le profil social de nos sociétés. Une affaire de mètres carrés à la maison et de densité des services de santé dans le pays. Mais au Sud, dans cet autre monde qu’on n’appelle plus le tiers-monde, le confinement peut poser une question existentielle – une affaire de vie ou de mort.

Jusqu’à présent, le virus a privilégié certaines des économies les plus florissantes. Il est parti de la deuxième puissance économique mondiale (la Chine) pour gagner la première (les États-Unis) après avoir ciblé l’Europe. Qu’en sera-t-il en Inde, au Moyen-Orient, en Afrique, là où, jour après jour, il semble pointer son mufle de maladie sans vaccin, mal connue, hypercontagieuse et qu’on ne sait, à cette heure, enrayer que par le confinement et la « distanciation sociale » ?

Pandémie, on connaît la définition : épidémie qui a vocation à se répandre sur la surface la plus étendue. On cherche une image pour prendre la mesure du Covid-19 : « une tragédie humaine potentiellement de proportion biblique », dit l’Italien Mario Draghi, l’ancien très grand patron de la Banque centrale européenne (BCE). Car dans les mégavilles et bidonvilles du Sud, confinement et distanciation sociale, c’est, le plus souvent, de l’artillerie sans obus : des armes qui perdent beaucoup de leur pertinence, quand elles ont le moindre sens.

Une plaisanterie

L’Inde confine 1,4 milliard de personnes à domicile – expérience sans précédent dans l’histoire. Elle renvoie dans leur État des dizaines de millions de travailleurs migrants qui regagnent cette Inde rurale misérable, où l’infrastructure sanitaire est évanescente (Le Mondedu 27 mars). Dans la riche Italie du Nord, ravagée par le virus, il y a quatre médecins pour 1 000 habitants ; en Inde, moins d’un. La police indienne tabasse les récalcitrants, ceux qui s’aventurent hors de chez eux. Mais pour des centaines de millions d’Indiens, le confinement, l’arrêt imposé du travail, relève du dilemme existentiel : la faim ou le corona. Ils choisiront le virus.

Confinement, distanciation sociale, mains lavées toutes les deux heures, autant de mesures qui ne veulent strictement rien dire pour les damnés d’entre les damnés : le peuple des réfugiés – quelque 26 millions à 30 millions de personnes, selon l’ONU. Les réfugiés forment un « pays » de tentes blanches et de casemates de ciment où la vulnérabilité au virus est la plus forte. Dans un camp de réfugiés, la densité de population au mètre carré est quatre fois celle de Manhattan. On est confiné, certes, mais par milliers !

Dans le territoire palestinien de Gaza, on est confiné sur 40 kilomètres de long, à deux millions (Le Mondedu 28 mars). Au Liban, en Jordanie, en Syrie, en Turquie, en Grèce (sur l’île de Lesbos), les réfugiés « confinent » par centaines de milliers, le plus souvent sans eau courante ni électricité, entassés les uns sur les autres. Pour le « peuple » des réfugiés, la « distanciation sociale » est une plaisanterie de mauvais goût.

Longtemps relativement épargnée, l’Afrique est touchée à son tour (voir l’éditorial du Monde du 1er avril). Les virologues s’interrogent sur sa perméabilité au virus. En l’absence de certitude, Abiy Ahmed, premier ministre d’une Éthiopie en pleine effervescence économique, lance, dans le Financial Times (25 mars), un cri d’alarme : sur le continent africain, « l’accès aux services de santé les plus élémentaires reste une exception. Se laver fréquemment les mains est un luxe inatteignable pour la moitié de la population, qui n’a pas l’eau courante. La distanciation sociale a peu de sens quand la vie est profondément communautaire ». Il faut sortir pour manger, dit au Monde le Congolais Denis Mukwege, gynécologue et Prix Nobel de la paix. Le confinement est impossible, qui relève du même choix que pour nombre d’Indiens : la faim ou le corona.

L’un et l’autre lancent le même avertissement au monde riche. Si le virus frappe durablement l’Afrique, elle aura besoin d’une assistance internationale exceptionnelle. Vous n’isolerez pas l’Afrique, vous ne la mettrez pas en quarantaine, disent-ils en substance, elle vous rattrapera en vous renvoyant une deuxième vague de Covid-19.

Même langage à l’ONU, à New York : « ne pas aider les plus pauvres serait imprudent », car le virus continuera à faire le tour du monde. Dans cette affaire, le repli sur soi, la herse et le barbelé, bref le réflexe de fermeture qu’on peut observer ici et là, serait la pire des réactions. Il faut partager.

Le pari optimiste, mais réaliste, est celui de la découverte rapide d’un vaccin, que la mondialisation devrait faciliter : elle a permis une interconnexion exceptionnelle entre laboratoires du monde entier. L’espoir, tout de même raisonnable, est que la « communauté internationale », ou ce qui en tient lieu, s’entende sur la question du brevet et lève toute restriction à la reproduction gratuite dudit vaccin. Les grandes fondations – celle de Bill Gates comme celle de Bill Clinton – ont un rôle à jouer.

La difficulté tient à l’état actuel de ce qu’on appelle le multilatéralisme : l’aptitude des États, et principalement des plus puissants d’entre eux, à coopérer ensemble. Les États-Unis de Trump désertent le système des Nations unies et coupent dans les budgets d’aide internationale. En quête d’influence prépondérante sur les affaires du monde, la Chine de Xi Jinping investit l’espace ainsi libéré. L’Europe peine à tenir son rang en tant que telle. Le virus, lui, n’attend pas : il se mondialise.

 

Alain Frachon, Le Monde.fr le 2 avril 2020.