Blue Flower

 

Le gouvernement est sous le feu des critiques pour sa gestion de la pandémie de Covid-19, qui a entraîné un exode massif de travailleurs.

 

Des Indiens patientent pour acheter des médicaments pendant le confinement à Hyderabad, capitale de l’État du Télangana, au sud de l’Inde, le 29 mars.Des Indiens patientent pour acheter des médicaments pendant le confinement à Hyderabad, capitale de l’État du Télangana, au sud de l’Inde, le 29 mars. Mahesh Kumar A / AP

 

La pandémie causée par le coronavirus a fait une première victime collatérale en Inde : la presse indépendante, détestée par les nationalistes au pouvoir. Mercredi 1er avril, le directeur de The Wire a révélé que ce site d’information en ligne de grande qualité fait l’objet d’une enquête préliminaire ouverte par la police de Faizabad dans l’Uttar Pradesh, un Etat dirigé par un moine extrémiste, Yogi Adityanath, très proche de Narendra Modi. L’enquête a été ouverte en vertu des articles 188 et 505 du code pénal, qui punissent notamment la désobéissance à un ordre émis par un fonctionnaire et la diffusion d’informations, rumeurs, dans l’intention de susciter la crainte du public.

Il est reproché à The Wire d’avoir relaté que le chef de l’Uttar Pradesh avait participé, le 25 mars, malgré le confinement imposé la veille par le premier ministre indien, à une réunion religieuse à Ayodhya, ce site dédié au dieu Rama, vénéré par les nationalistes hindous, où doit être reconstruit un temple hindou en lieu et place d’une mosquée.

Les dirigeants de The Wire dénoncent, dans un communiqué, une opération qui vise « à étouffer l’expression légitime et les informations factuelles. La police de l’Uttar Pradesh semble penser que son travail consiste à poursuivre ceux qui critiquent le chef du gouvernement. L’ouverture d’une enquête préliminaire est une attaque flagrante contre la liberté de la presse ». Les journalistes rappellent que la Cour suprême, en juin 2019, avait ordonné la libération d’un journaliste illégalement arrêté pour un Tweet par l’Etat de l’Uttar Pradesh. « La Cour avait déclaré que le droit à la liberté est un droit fondamental et non négociable », soulignent-ils.

Cette affaire intervient alors que, mardi 31 mars, le gouvernement de Narendra Modi avait signifié très clairement sa volonté de contrôler l’information sur le Covid-19. Le gouvernement avait saisi la Cour suprême d’une demande de censure des médias sur tous les sujets relatifs à la pandémie. Les magistrats de la plus haute juridiction, tout en réaffirmant le « droit à la liberté d’expression » et en écartant la censure, ont demandé aux médias de se référer « exclusivement à la version officielle de la situation » pour éviter la diffusion de fausses nouvelles susceptibles de générer un mouvement de panique, et de « reprendre le bulletin de santé du pays » publié quotidiennement par le gouvernement.

Harcèlement et contrôles fiscaux

Le ministre de l’intérieur, Amit Shah, plus fidèle allié de Narendra Modi, est à l’origine de cette reprise en main de l’information, qui intervient alors que le gouvernement est sous le feu des critiques après l’exode massif des travailleurs migrants le week-end dernier. Des centaines de milliers de travailleurs pauvres s’étaient agglutinés, malgré le confinement imposé, dans les terminaux de bus, en particulier à New Delhi, pour rejoindre leurs villages, au risque de propager le virus, notamment auprès des personnes âgées. Depuis, la pandémie progresse dans le pays.

Sans moyen de subsistance depuis l’arrêt brutal de l’économie, ces travailleurs payés au jour le jour n’avaient plus aucun moyen de subsistance et ont été pris de panique après la déclaration du premier ministre indien au moment de l’instauration du confinement, affirmant que « les pauvres allaient souffrir ». « Nous partons parce que nous ne voulons pas mourir de faim », avaient expliqué les familles, massées sur les routes.

Pour couper court aux critiques sur sa gestion de la crise, le gouvernement est tenté de rendre les médias responsables de ce mouvement de panique – un délit puni par le code pénal – en propageant de fausses nouvelles ou des reportages « biaisés ou inexacts ».

Depuis son arrivée au pouvoir en 2014, Narendra Modi et les nationalistes hindous exercent une pression considérable sur les médias : harcèlement des journalistes sur les réseaux sociaux par l’armée de trolls liés au parti au pouvoir, pressions financières, contrôles fiscaux. Jamais, en six ans d’exercice du pouvoir, le premier ministre indien n’a donné de conférence de presse, préférant l’utilisation des réseaux sociaux ou l’allocution directe au peuple indien, sans contradicteur. Avec courage, et parfois au péril de leur vie, une poignée de médias et de journalistes indépendants continuent d’exercer le métier d’informer et leur droit de critiquer le pouvoir.

 

Sophie Landrin, Le Monde.fr le 2 avril 2020.