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Dans un pays où vivent 456 millions de pauvres, le confinement imposé est un défi hors norme, aux effets désastreux pour les plus vulnérables

 

Faire respecter le confinement par la force est, en Inde, une tentation vouée à la brutalité. — 
© Francis Mascarenhas/REUTERS

 

Le confinement est-il possible en Inde? Depuis le 25 mars, les autorités imposent des restrictions strictes pour empêcher les Indiens de circuler, avec l’ordre de rester à domicile pour 21 jours, des contrôles de barrages policiers et la paralysie des transports. L’Inde comptabilise plus de 1600 cas de Covid-19, dont 38 décès, mais ces chiffres restent sous-estimés en raison de la rareté des dépistages du virus. Dans un pays de 1,3 milliard d’habitants, les experts agitent l’éventualité d’une bombe à retardement. Le contexte est explosif: densité élevée de la population, carences sanitaires et faiblesse de l’équipement hospitalier.

Si les Indiens riches ont les moyens de s’isoler, des millions de pauvres vivent dans des espaces exigus, sans latrines privées. «Personne ne respecte vraiment le confinement, commente Satish Bhatt, dans le camp insalubre d’Anand Parbat, à Delhi, où se massent plus de 10000 personnes. Les femmes continuent à aller chercher l’eau en groupe et les hommes sortent durant la journée.» Les pratiques sociales s’articulent en Inde autour de la vie en communauté, rendant impossible l’isolement chez les plus démunis. Face à la propagation du virus, la solution du confinement exclut d’emblée les couches défavorisées.

Un exode tragique

«L’implémentation du confinement a été extrêmement mal gérée, souligne Paranjoy Guha Thakurta, auteur et commentateur politique. Les ouvriers migrants n’ont pas pu s’organiser et le gouvernement n’avait rien prévu pour eux.» Dans la soirée du 24 mars, l’annonce du premier ministre Narendra Modi n’a en effet laissé que quatre heures de répit à la population avant le confinement. La panique a été totale. Les manutentionnaires et journaliers, originaires des villages et soudain piégés dans les villes sans travail ni argent, ont tenté de fuir à pied pour rentrer chez eux, dans les Etats voisins. Cet exode de masse a été une tragédie monumentale. Plus d’une vingtaine de personnes sont mortes sur les routes.

Faire respecter le confinement par la force est, en Inde, une tentation vouée à la brutalité. La police n’a ainsi pas hésité à frapper à coups de bâton, à punir et à humilier ces migrants qui ont été jetés sur les routes. Les dérives autoritaires sont aussi une menace. Par direction de la Cour suprême, les médias ne doivent désormais relayer que les informations officielles sur la pandémie. Des techniques de surveillance des citoyens confinés se développent dans certains Etats, au moyen de caméras, d’applications et de géolocalisation des téléphones.

 «La pire crise humanitaire depuis la Partition en 1947»

Les migrants restés dans la capitale sont à présent dépendants des distributions de nourriture. «Le secteur informel, qui représente 90% de la force de travail en Inde, est touché de plein fouet, explique Paranjoy Guha Thakurta. L’économie indienne se portait déjà mal avant la pandémie. La crise actuelle va plonger le pays dans une forte récession.»

«Et la fracture entre riches et pauvres va s’élargir plus encore, poursuit-il. L’incapacité des autorités à anticiper en dit long sur la faiblesse de notre gouvernance face à la crise.» Harsh Mander, grand défenseur des droits de l’homme, alerte: «Cette période est terrifiante, dit-il. J’ai peur qu’elle dévaste les pauvres comme jamais depuis des décennies et crée la pire crise humanitaire depuis la Partition en 1947.»

 

Vanessa Dougnac, Le Temps.ch (Suisse) le 1 er avril 2020.