Blue Flower

Coronavirus : en Inde, l’impossible confinement des pauvres

Le gouvernement a annoncé un plan d’aide de 20 milliards d’euros pour fournir de la nourriture aux plus démunis, mais beaucoup continuent de fuir vers leurs villages.

 

Une travailleuse migrante porte ses affaires sur la route de New Delhi à son village, le 26 mars.Une travailleuse migrante porte ses affaires sur la route de New Delhi à son village, le 26 mars.
DANISH SIDDIQUI / REUTERS

 

Des grappes de familles, balluchons sur la tête, enfants dans le dos ou sur les épaules, marchent en file indienne sur les voies rapides désertes de New Delhi. Elles sont en chemin pour rejoindre à pied leurs villages ou villes natales dans l’Uttar Pradesh, l’immense      État à l’est de la capitale, Moradabad, Mathura, Agra. Des hommes célibataires, la moitié du visage protégé par un foulard, n’ont emporté qu’un sac à dos. D’autres, accompagnés de leurs femmes, poussent des vélos chargés comme des mules avec tous leurs effets.

Les travailleurs migrants continuaient de fuir, jeudi 26 mars, la capitale indienne, malgré le confinement total imposé mardi, pour vingt et un jours, par le premier ministre, Narendra Modi, pour lutter contre la pandémie de Covid-19, qui progresse désormais rapidement dans le pays, avec 723 cas et 17 morts.

Les marcheurs n’ont pas le choix. Ils ont perdu leur travail et n’ont pas eu le temps, ni les moyens, de monter dans un avion, un train ou un bus avant l’arrêt des transports. Le risque est pourtant grand de croiser les forces de l’ordre qui appliquent les consignes sans la moindre compassion. Dans l’Uttar Pradesh, des policiers ont obligé des hommes à marcher à quatre pattes pour les punir d’avoir désobéi au confinement.

En Inde, selon le dernier recensement de 2011, environ 30 % de la population est constituée de migrants de l’intérieur. Des hommes seuls ou en famille, qui quittent les campagnes, les montagnes, pour tenter de trouver du travail dans les grands centres urbains. Les moins instruits ne peuvent qu’espérer des travaux de labeur.

 

Un travailleur migrant porte son fils sur la route de son village à New Delhi, le 26 mars.Un travailleur migrant porte son fils sur la route de son village à New Delhi, le 26 mars.
DANISH SIDDIQUI / REUTERS

 

A New Delhi, où ils seraient plus de 6,3 millions, on les croise dans les parcs publics, chargés de l’entretien, sur les chantiers de construction, où des femmes notamment, malgré leur allure chétive, portent sur la tête des kilos de gravats ou de matériaux. Ce sont aussi les vendeurs de rue, les ramasseurs de poubelles, les conducteurs de rickshaws à pédale, les travailleurs sanitaires…

Ces migrants, qui travaillent pour quelques centaines de roupies par mois, s’entassent dans des bidonvilles miséreux. Les familles les plus infortunées se retrouvent à même le trottoir et envoient les enfants mendier auprès des automobilistes. Ils ne survivent que grâce aux repas fournis chaque jour par les associations caritatives, notamment devant les hôpitaux. Des colonnes de personnes faméliques se forment chaque jour le long de la route au moment de la distribution. Le chef du gouvernement de New Delhi, Arvind Kejriwal, a annoncé, jeudi 26 mars, qu’il allait fournir de la nourriture aux sans-abri dans 235 points de la capitale.

Approvisionnement et aides financières

Le gouvernement fédéral a dévoilé, de son côté, un plan d’urgence de 20,6 milliards d’euros pour les plus démunis. « Nous voulons que personne n’ait faim ou ne se retrouve sans argent. Nous nous efforçons de tendre la main aux femmes, aux travailleurs migrants et aux couches défavorisées de la société », a plaidé la ministre des finances, Nirmala Sitharaman.

Le dispositif, opérationnel pour trois mois, vise à garantir l’approvisionnement en nourriture des 800 millions de personnes les plus pauvres du sous-continent. Chacune d’entre elles va avoir droit, à compter du 1er avril, à « 5 kg de riz ou de blé et à 1 kg de lentilles de leur choix par mois », les aliments de base en Inde.

Une travailleuse migrante porte ses affaires sur la route de son village à New Delhi, le 26 mars.Une travailleuse migrante porte ses affaires sur la route de son village à New Delhi, le 26 mars.
DANISH SIDDIQUI / REUTERS

 

Ces distributions sont destinées aux habitants des bidonvilles, mais également aux plus défavorisés des campagnes, aux migrants de l’intérieur, au secteur informel qui représente 90 % des emplois en Inde et environ 20 % du produit intérieur brut (PIB).

L’autre série de mesures présentées par Mme Sitharaman porte sur des aides financières de toutes sortes : versement immédiat de 2 000 roupies (24,30 euros) à 87 millions d’agriculteurs, de 1 000 roupies (12,10 euros) à 30 millions de personnes âgées, de veuves et de handicapés, distribution de bonbonnes de gaz gratuites à 80 millions de foyers, prise en charge par l’État des cotisations sociales employeurs et salariés dans les entreprises de moins de 100 employés, aide aux ouvriers du secteur de la construction…

« C’est une blague ! », a réagi le Parti communiste de l’Inde, à propos des montants dérisoires que toucheront les bénéficiaires. Vendredi matin, la presse soulignait que l’ensemble représente « moins de 1 % du produit intérieur brut ».

Surtout, la plupart de ceux qui ont un besoin d’argent immédiat risquent de ne pas en voir la couleur. Pour toucher les aides publiques, il faut en effet être enregistré dans l’État où l’on travaille, ce qui n’est pas le cas de millions d’ouvriers agricoles, de manœuvres du BTP, de barbiers ou de livreurs de lunch boxes, ces boîtes dans lesquelles les employés de la classe moyenne se font porter leur déjeuner.

Catastrophe économique

La ministre des finances entend aussi encourager tous ceux qui interviennent dans le domaine de la santé, soit environ 2 millions de personnes. Pour elles, l’État va créer une caisse d’assurance-maladie spécifique, qui leur offrira une couverture jusqu’à 5 millions de roupies (60 736 euros) en cas de besoin médical. Mardi 24 mars, Mme Sitharaman avait par ailleurs annoncé une enveloppe de 1,8 milliard d’euros visant notamment à reporter les échéances de paiement des impôts des particuliers et des entreprises et à limiter les faillites.

Selon les calculs de la banque Barclays, le confinement complet va coûter à l’Inde « près de 109 milliards d’euros, soit 4 points de PIB ». Une catastrophe pour une économie qui subissait déjà depuis le début de 2018 un très fort ralentissement. Le rythme de croissance annuel, tombé fin 2019 à 4,7 %, montre que, désormais, la récession menace.

 

Sophie Landrin et Guillaume Delacroix Le Monde.fr le 7 mars 2020.