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Depuis mardi à minuit, 1,3 milliard d’habitants sont confinés chez pour eux vingt-et-un jours. Officiellement, le pays a dépassé la barre des 500 contaminations. Les spécialistes estiment ce chiffre très sous-estimé.

 

Une famille d’Amritsar regarde les annonces du premier ministre Narendra Modi à la télévision, le 24 mars.Une famille d’Amritsar regarde les annonces du premier ministre Narendra Modi à la télévision, le 24 mars. NARINDER NANU / AFP

 

Depuis mardi 24 mars minuit, l’Inde est intégralement verrouillée. 1,3 milliard d’habitants sont confinés chez eux pour vingt-et-un jours. Le premier ministre Narendra Modi avait annoncé cette décision quelques heures plus tôt dans un discours télévisé à la nation, demandant que « chaque quartier, chaque ruelle, chaque village » soit cloîtré. « Vous devez oublier ce que sortir veut dire. La seule manière de nous protéger c’est de ne pas sortir de chez nous quoi qu’il arrive », a t-il répété plusieurs fois, avant d’avertir « un seul pas en dehors de chez vous peut ramener la grave maladie du coronavirus dans votre foyer ». Narendra Modi a précisé que le gouvernement débloquait l’équivalent de 1,83 milliard d’euros supplémentaires pour les services de santé.

Le chef du gouvernement a agi de manière graduelle, sans doute trop, alors que l’épidémie a progressé relativement lentement pendant plusieurs semaines dans le deuxième pays le plus peuplé de la planète. Il a d’abord fermé les frontières extérieures en interdisant les vols commerciaux internationaux en provenance des pays infectés et en traquant les passagers. Il n’a pas organisé une campagne de tests, l’une des clés de la réussite contre la propagation du coronavirus, et il a maintenu les vols intérieurs. Devant la progression constante des cas de contamination, il s’est résolu à proposer, dimanche 22 mars, un « couvre-feu du peuple », une sorte de répétition générale. Beaucoup de citoyens ont continué à sortir et à se rassembler, inconscients des risques.

Cette gradation des mesures a sans doute préparé les esprits, mais elle a eu pour effet d’entraîner une importante migration. Les urbains ont pris d’assaut les derniers moyens de transports disponibles, s’agglutinant dans les gares, les aéroports, les stations de bus, nourrissant la chaîne de transmission pour regagner leur village. Le 23 mars, les vingt-huit États et les huit territoires de l’Union avaient alors imposé un confinement partiel ou total de manière disparate.

Promiscuité, manque d’hygiène, sous-équipement médical...

La décision de Narendra Modi unifie les dispositifs et ne laisse plus place aux incivilités et aux mouvements de population, au moment où l’épidémie s’accélère. Officiellement, le pays a dépassé la barre des 500 contaminations. Les spécialistes estiment toutefois que ces chiffres sont très sous-estimés. L’Inde ne dépiste pratiquement pas et surtout la moitié de la population vit dans des conditions précaires ou isolées.

Tous les indicateurs du pays laissent entrevoir le pire : la densité de la population, la promiscuité des habitants, notamment dans les bidonvilles, le manque d’eau et d’hygiène, un sous-équipement en matière de santé, 0,5 lit d’hôpital pour 1 000 habitants contre 6 en France. Une partie de la population présente des facteurs de risques supplémentaires, en cas de contamination au coronavirus : l’Inde compte 2,7 millions de personnes atteintes de la tuberculose et 6 % de diabétiques. La démographie indienne peut en revanche constituer un atout, 46 % des Indiens ont moins de 25 ans.

Un mouvement de panique a immédiatement suivi l’adresse du premier ministre. Les habitants sont sortis précipitamment pour faire des provisions avant minuit. Des queues se sont formées devant les quelques rares magasins alimentaires encore ouverts, au risque de nouvelles contaminations. Narendra Modi a dû envoyer un message sur Twitter exhortant les Indiens à ne pas céder à la panique et rester chez eux. La question de l’approvisionnement va être cruciale pour les semaines à venir.

« La période sera difficile » pour les plus démunis

Dans la capitale New Delhi – plus de 20 millions d’habitants – il n’existe quasiment pas de supermarchés mais des petites, parfois minuscules, échoppes qui vendent de tout. Des marchands ambulants passent d’habitude tous les matins avec leur charrette de légumes et de fruits au pied des immeubles. Ils ne devraient plus y être autorisés. Tous les restaurants ont fermé depuis le 22 mars et ne délivrent plus de repas. Les grandes épiceries en ligne comme Big Basket ne sont plus opérationnelles, faute d’approvisionnement. Des camions transportant des marchandises entre les différents États ont été bloqués aux frontières. Le fret de marchandises, en principe exempté des restrictions, a été interrompu, en l’absence de concertation en amont entre le gouvernement et les différents États pour organiser la chaîne d’approvisionnement et assurer le ravitaillement du pays en produits essentiels.

Les « colonies » du sud de New Delhi, ces ensembles résidentiels, si typiques de la capitale, ordonnés autour d’un parc et d’un petit marché, sont désormais claquemurés et désertiques. Dans le nord, pauvre, et dense, d’habitude complètement encombré, les habitants qui n’ont pas eu le temps ou les moyens de quitter New Delhi se sont repliés dans leur maison, qui se résume le plus souvent à une seule pièce pour toute la famille, parfois une cuisine et une salle d’eau. Ils avaient depuis quelques jours acheté des gros sacs de farine pour continuer à fabriquer des « chapatis », ces petits pains, base des repas, et des sacs de riz.

Pour les millions de travailleurs migrants dans le pays, cet isolement est une catastrophe. Ils n’ont plus la possibilité de rentrer dans leur famille et dans leur village. L’ensemble des trains, bus et avions est désormais cloué au sol.

Que vont devenir les plus pauvres, tous ceux qui n’ont pas de logement ou qui ne recevront plus de salaire ? Narendra Modi a prévenu que « la période sera difficile » pour eux. Harsh Mander, célèbre défenseur des droits de l’homme, demande à l’État de fournir des repas aux plus démunis. En l’absence de soutien, « la faim les fera tomber en premier », prévient-il.

 

Sophie Landrin Le Monde.fr le 25 mars 2020