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Catégorie : Actualité du C.I.D.I.F

ISHAN TANKHA

 

ENQUÊTE

 

Depuis son arrivée au pouvoir en 2014, le premier ministre Narendra Modi et ses partisans mènent, au nom de « l’hindouité », une guerre sans relâche contre les universitaires, écrivains, journalistes, activistes et artistes indiens.

La lettre est arrivée le 12 juillet 2019. Sa destinataire n’est pas n’importe qui. Il s’agit de Romila Thapar, 88 ans, considérée comme la plus grande historienne et archéologue de l’Inde, auteure de plus d’une vingtaine d’ouvrages. Mondialement reconnue, elle a reçu le titre de professeure émérite de l’université Jawaharlal Nehru (JNU), à New Delhi, en 1993, deux ans après avoir pris sa retraite. A l’origine de la missive, l’administration de cette même université, lui réclamant son curriculum vitae afin qu’un comité puisse « évaluer son travail et statuer sur le maintien de son statut de professeur émérite ».

L’historienne a refusé. Dans sa réponse adressée à la direction, elle explique que ce statut lui a été attribué à vie et à titre honorifique sur la base de ses travaux passés. « Le mérite, ça n’est pas écrit sur les CV, et ça ne peut pas être annulé d’un trait de crayon, commente-t-elle aujourd’hui, huit mois après l’injonction, assise sur la terrasse de sa maison de New Delhi. Cette histoire n’a aucun sens, elle montre juste ce que le pouvoir actuel pense des intellectuels. » Le professeur émérite de physique théorique Ramamurti Rajaraman, 80 ans, a, lui, reçu une demande identique : l’université Jawaharlal Nehru a décidé de changer brutalement les règles et d’introduire une procédure d’évaluation de tout professeur émérite âgé de plus de 75 ans.

Graffitis exprimant la révolte des étudiants sur les murs de l’université Jawaharlal Nehru, à New Delhi, le 16 décembre 2019.Graffitis exprimant la révolte des étudiants sur les murs de l’université Jawaharlal Nehru, à New Delhi,

le 16 décembre 2019. Ishan Tankha

 

Depuis son arrivée au pouvoir en 2014, Narendra Modi et les nationalistes hindous mènent une guerre sans relâche contre les intellectuels, universitaires, écrivains, journalistes, activistes et artistes indiens. La purge a démarré précisément à la JNU, où enseignait Romila Thapar. L’établissement, situé sur un immense campus du sud de la capitale indienne, a été fondé dans les années 1960 par Indira Gandhi, alors première ministre. Lieu de formation des élites, réputée de gauche, cette université a longtemps représenté un modèle jouissant d’une aura internationale : un espace de débats, de liberté d’expression et un pôle d’excellence dans les sciences humaines.

« Détruire les sciences humaines »

« On enseignait aux étudiants à penser par eux-mêmes, en toute indépendance. C’est cela qui est intolérable pour le parti au pouvoir et les nationalistes, affirme Mme Thapar. Et c’est pour cela qu’ils font tout pour démanteler la JNU. » « A vrai dire, poursuit-elle, ce n’est pas tant la JNU qu’ils veulent détruire que les sciences sociales et les humanités. La cible, ce sont les étudiants, les professeurs et les chercheurs de ces disciplines. Car, en Inde, il n’y a pas d’intellectuels de droite : c’est une spécificité de ce pays. »

Méthodiquement, Narendra Modi a décapité la tête de l’établissement en plaçant ses hommes – des nationalistes peu qualifiés – aux postes-clés, et en laissant le syndicat étudiant issu de la mouvance nationaliste faire la police sur le campus. Nommé vice-chancelier de la JNU en janvier 2016, Mamidala Jagadesh Kumar, un professeur en ingénierie électrique, a considérablement réduit les budgets, le nombre de masters et de doctorats. Les effectifs chez les étudiants se sont effondrés, notamment parmi les basses castes, contrairement à la tradition de

 

Etudiant sortant de l’université Jawaharla Nehru (New Delhi), sous surveillance des forces de l’ordre, le 15 décembre 2019.

Etudiant sortant de l’université Jawaharla Nehru (New Delhi), sous surveillance des forces de l’ordre,
le 15 décembre 2019. Ishan Tankha

 

Gilles Verniers, professeur de sciences politiques à l’université privée Ashoka, située à une cinquantaine de kilomètres de New Delhi, dans l’Haryana, estime que « la JNU a été détruite de l’intérieur parce que le gouvernement ne tolère aucun espace critique ». Illustration récente de la volonté des nationalistes d’abattre la JNU, l’administration a imposé sans concertation, à l’automne 2019, une subite augmentation des frais de scolarité et de logement, un code vestimentaire, et un couvre-feu après 22 h 30, provoquant la grève des étudiants. Le bras de fer s’est terminé dans le sang. Le 5 janvier, une centaine de jeunes masqués, dont certains membres du syndicat des nationalistes hindous ABVP, ont débarqué dans l’établissement, armés de matraques et de pierres pour attaquer sauvagement professeurs et étudiants. Une quarantaine d’entre eux ont été grièvement blessés, dont la présidente de l’Union des étudiants de la JNU, Aishe Ghosh, atteinte à la tête et au bras. La police, appelée dès le début de l’assaut, n’est intervenue que six heures plus tard.

Pour Pratap Bhanu Mehta, ancien directeur du think tank Center for Policy Research, basé à New Delhi, et auteur d’une tribune au vitriol publiée dans The Indian Express, ces violences « montrent que l’Inde est gouvernée par un régime qui ne peut exister sans se trouver un nouvel ennemi ». Selon lui, « les minorités, les libéraux, laïques, gauchistes, intellectuels, protestataires divers » sont victimes d’un Etat qui « encourage la violence contre quiconque n’est pas en phase avec le pouvoir, par la force et l’intimidation ». Cet éminent analyste politique s’est lui-même retrouvé dans la ligne de mire. Soumis à de multiples pressions du gouvernement, il a fini par démissionner, en juillet 2019, de son poste de vice-président de l’université Ashoka.

Si des universitaires comme Pratap Bhanu Mehta et Romila Thapar ont été les premières cibles du gouvernement, c’est parce qu’ils s’opposent de toutes leurs forces à la réécriture de l’histoire de l’Inde par les nationalistes hindous qui veulent imposer l’hindutva, « l’hindouité ». « Pour eux, explique Romila Thapar, je représente un danger, comme tous les libéraux. Parce que nous posons des questions et parce que, dans certains cas, nous écrivons sur l’histoire et l’historiographie pour remettre en cause l’hindutva. Nous récusons leur version de l’histoire. »

Cette idéologie suprémaciste qui vise à l’instauration d’une Inde hindoue au détriment des autres religions, en particulier des musulmans, a été inventée au mitan des années 1920 par Vinayak Damodar Savarkar, auteur d’un essai intitulé Hindutva : Who is a Hindu ? (« Hindutva. Qui est hindou ? », 1923, non traduit). Selon cet admirateur d’Hitler, les hindous seraient les représentants des premiers Aryens, à l’origine du sanskrit, une des langues les plus anciennes au monde.

La police réprime la marche pour la paix, organisée à la mémoire de Gandhi  par les étudiants de la JNU vers le Parlement de New Delhi, le 30 janvier.

La police réprime la marche pour la paix, organisée à la mémoire de Gandhi  par les étudiants de la JNU vers le Parlement de New Delhi, le 30 janvier. Ishan Tankha

 

Etudier l’ADN des Indiens

« Moi, je ne crois pas à la race aryenne, explique Romila Thapar. Il y a eu un peuple parlant une langue aryenne, mais c’était un peuple parmi d’autres et dont les origines, de surcroît, se trouvaient en Asie centrale. Pas en Inde ! Aujourd’hui, ce genre de discussion revient sur le tapis à cause du gouvernement Modi qui veut étudier l’ADN des Indiens. » Ce que veulent les nationalistes hindous, poursuit l’historienne, « c’est nier les faits scientifiques selon lesquels, au moment du déclin de la civilisation harappéenne dans la vallée de l’Indus, des forces sont venues d’Asie centrale pour occuper la partie nord de l’Inde. Cela les dérange car l’hindutva n’envisage la nationalité indienne que si elle est liée au territoire, et surtout pas à des gens venus d’ailleurs ».

Pour mettre en œuvre leur projet, les partisans de l’hindutva s’appuient sur le Rashtriya Swayamsevak Sangh (RSS), cette association de volontaires nationaux fondée en 1925 par un médecin indien, Keshav Baliram Hedgewar, avec le soutien des hautes castes brahmanes, inquiètes des tendances panislamiques des musulmans de l’Inde. Le RSS, dont le but est d’assurer la domination des hindous sur la nation indienne, est partout. L’association compte 50 000 branches locales à travers le sous-continent, des filiales spécialisées comme des syndicats ouvriers, paysans, étudiants. Elle dénombre 4 à 5 millions de membres portant pantalons, chemises blanches et couvre-chef noir, formés dans des camps d’entraînement calqués sur les phalanges fascistes italiennes.

L’assassin du Mahatma Gandhi en 1948, Nathuram Godse, était issu du RSS. Aujourd’hui, le premier ministre, Narendra Modi, le ministre de l’intérieur, Amit Shah, ainsi que d’autres membres du gouvernement y ont été formés dans leur jeunesse. Le Bharatiya Janata Party (BJP), le parti au pouvoir, n’est que la branche politique de cette organisation. « Le RSS considère que l’histoire enseignée dans le système éducatif indien a été écrite par des universitaires marxistes occidentaux qui ont négligé la grandeur de l’Inde ancienne, sous-évalué les dommages dus aux invasions musulmanes et valorisé les héros du mouvement pour l’indépendance conduit par le Parti du Congrès aux dépens des nationalistes hindous, leurs contemporains », explique le spécialiste de l’Inde Christophe Jaffrelot, dans son dernier ouvrage L’Inde de Modi. National-populisme et démocratie ethnique (Fayard, 2019).

Le Taj Mahal, effacé des guides touristiques

Effacer la trace des Moghols, ces « envahisseurs musulmans », est l’obsession des nationalistes. Les manuels d’histoire à destination des écoliers ont donc été modifiés en ce sens. Les rues portant le nom de musulmans ont été rebaptisées, hindouisées. A la tête de l’Uttar Pradesh, le prêtre extrémiste hindou, Yogi Adityanath, a même retiré des guides touristiques locaux les références au Taj Mahal, monument le plus emblématique du pays, parce que construit par un empereur moghol, Shâh Jahân.

Un autre personnage historique, et non des moindres, voué à disparaître des manuels : Jawaharlal Nehru (1889-1964), le premier ministre de l’indépendance, symbole pour les nationalistes d’un sécularisme qu’ils abhorrent ; Nehru, qui interdit le RSS après l’assassinat du Mahatma Gandhi et envoya plus de 2 000 membres de l’organisation en prison. Le musée qui lui est consacré à New Delhi, dans la Teen Murti House, son ancienne résidence où l’on peut voir son bureau et ses trois téléphones, est en pleine décrépitude. Pour affaiblir son héritage, les nationalistes lui opposent une autre figure, celle de Sardar Vallabhbhai Patel (1875-1950), qui fut son vice-premier ministre et ministre de l’intérieur. Surnommé l’« homme de fer » pour avoir su mater les velléités d’indépendance des Etats princiers et négocier leur intégration à la fin des années 1940. Narendra Modi a fait ériger en 2018, à son effigie, une statue géante de 182 m, la plus haute statue du monde – 240 m avec sa base – dans le Gujarat. « La rivalité [entre Nehru et Patel] est très exagérée, estime pourtant Gilles Verniers : Patel était en réalité un nationaliste opposé au projet majoritaire hindou. »

Le gouvernement ne fait pas mystère de sa stratégie. En 2015, le ministre de la culture, Mahesh Sharma, l’avait exposé sans détour : « Nous purifions tous les domaines du discours public qui ont été occidentalisés, où la culture et la civilisation indiennes doivent être rétablies, qu’il s’agisse de l’histoire que nous lisons, de notre héritage culturel ou de nos institutions qui ont été polluées au fil des ans. » Sans surprise, les journalistes font figure de cibles privilégiées.

Gauri Lankesh, 55 ans, qui dirigeait l’hebdomadaire laïque et féministe Lankesh Patrike, publié en langue vernaculaire, a été assassinée le 5 septembre 2017 de plusieurs balles dans la tête et dans la poitrine, en bas de chez elle, à Bangalore, par trois assaillants à moto. La journaliste pourfendait le système des castes, les discriminations envers les musulmans et les dalits, et défendait la laïcité. Ses détracteurs la disaient animée par la « haine de l’hindouisme ». Elle était l’une des rares femmes dont la voix comptait et elle s’était attaquée à des sujets brûlants, comme la corruption de membres du BJP. Son enquête, publiée en 2016, visait trois dirigeants du parti dont elle pointait la prévarication. Refusant de révéler ses sources, elle avait été condamnée pour diffamation. A ce jour, son assassinat n’a pas été élucidé. En 2018, six journalistes ont été tués. L’Inde figure à la 140e place, sur 180, dans le classement mondial de la liberté de la presse.

Des étudiants de la JNU, à Delhi, sont arrêtés par la police, lors d’une marche pacifique contre le projet de loi de modification de la citoyenneté, le 15 décembre 2019.

Des étudiants de la JNU, à Delhi, sont arrêtés par la police, lors d’une marche pacifique contre le projet de loi de modification de la citoyenneté, le 15 décembre 2019. Ishan Tankha

 

La menace passe aussi par des stratégies de harcèlement et d’intimidation, par l’intermédiaire des réseaux sociaux. Le BJP s’est entouré d’une escouade de trolls professionnels, les yodhas, les « guerriers », capables de cibler tout opposant, systématiquement affublé de l’étiquette « antinational ». Dans un essai intitulé Gujarat Files : Anatomy of a Cover up (« Le Dossier Gujarat : anatomie d’une dissimulation », autopublié et non traduit), la journaliste Rana Ayyub avait mis en cause le ministre de l’intérieur, Amit Shah, pour son rôle dans les émeutes antimusulmans de 2002. En 2018, elle a été victime d’un procédé particulièrement humiliant. Une vidéo porno truquée, utilisant son visage, s’est répandue sur les réseaux sociaux, lui valant un torrent d’injures : les trolls avaient pris soin d’insérer son numéro de téléphone et son adresse personnelle.

Le journaliste et romancier Aatish Taseer a, quant à lui, été privé de son visa de « citoyen indien de l’étranger », un statut spécial accordé aux étrangers mariés à un(e) Indien(ne). Peu avant les législatives de mai 2019, la signature de ce ressortissant britannique d’origine indienne figurait sur la couverture du Time qui titrait, sous un portrait de Narendra Modi, « Le diviseur en chef ». Il est désormais interdit de séjour en Inde.

La publicité est un autre moyen qu’utilise le gouvernement pour mettre les médias au pas. « Les achats d’espace publicitaire par le gouvernement représentent 30 à 40 % des revenus de la presse et des télévisions. Tous ceux qui ne sont pas aimables avec le pouvoir n’ont plus de pub. Cela nourrit l’autocensure, qui atteint aujourd’hui un niveau sans précédent », s’alarme Josy Joseph, ex-journaliste de The Hindu, qui a démissionné de ce quotidien en 2018, estimant qu’il n’y avait plus de place pour l’investigation, notamment quand celle-ci visait le gouvernement. Il est l’auteur de A Feast of Vultures : The Hidden Business of Democracy in India (« Un festin de vautours, le business caché de la démocratie en Inde », HarperCollins India, 2016, non traduit), un livre d’enquête sur la corruption en Inde.

Selon M. Joseph, « les nationalistes piétinent la Constitution, empêchent toute expression de désaccord en intimidant les institutions, en menaçant les églises et les mosquées, en faisant peur aux journalistes et aux avocats. Delhi bruisse de rumeurs sur la surveillance et l’écoute illégale de journalistes, avocats, activistes, rivaux politiques, juges, fonctionnaires, scientifiques ». De fait, les intellectuels indiens n’osent plus se parler au téléphone, envoyer des mails ou utiliser les messageries comme WhatsApp. « L’objectif de Modi est de faire passer les musulmans et les minorités pour “l’ennemi intérieur”. Cela vaut aussi pour les défenseurs des libertés, et même pour les membres du BJP qui ne sont pas d’accord avec la politique menée. N’importe quel individu qui critique le gouvernement est qualifié d’antinational », résume Romila Thapar.

Menaces, pressions, procès : la plus célèbre écrivaine contemporaine indienne et virulente opposante de Modi, Arundhati Roy, a tout subi. « Les nationalistes au pouvoir décident qui ils veulent emprisonner, qui ils veulent tuer, qui ils laisseront tranquille. Tout le monde vit dans la peur de ce qu’ils peuvent faire, à vous et aux autres. J’ai vécu cela, on m’a accusée de tas de choses, j’ai dû me défendre devant la justice. Ils peuvent détruire votre vie avec leur bureaucratie », raconte l’écrivaine. Les enquêtes fiscales sont une arme parmi d’autres : « Tous les ans, poursuit l’auteur du Dieu des petits riens (Gallimard, 1997) et du Ministère du bonheur suprême (2018), ils mettent mon compte sous observation. Ils n’ont jamais rien trouvé. »

Rencontre entre Arundhati Roy et Emmanuel Macron

Lors de sa visite en Inde en mars 2018, le président français, Emmanuel Macron, avait demandé à rencontrer l’écrivaine. « Je l’ai vu seule, en tête à tête, raconte Arundathi Roy. Je lui ai dit : quoique je vous dise, cela ne fera aucune différence, puisque vous voulez vendre vos Rafale, mais c’est mon devoir de le faire. Je lui ai raconté tout ce qui se passait ici. » Comme elle l’avait prédit, son entrevue n’a rien changé. Narendra Modi a réussi à tisser une relation personnelle avec les chefs d’Etat occidentaux et à engager des négociations commerciales l’exonérant de toute critique, qu’il s’agisse du coup de force au Cachemire en août 2019, ou de sa politique liberticide et stigmatisante à l’égard des musulmans.

Manu Joseph est écrivain. Longtemps journaliste, il a publié en 2017 un roman qui vient d’être traduit en français, Miss Laila armée jusqu’aux dents (Philippe Rey, 19 euros), dans lequel on reconnaît sans mal, sous des traits peu flatteurs, M. Modi et son ministre de l’intérieur. L’auteur indien ne s’est pas bridé. Pourtant, dit-il, « je sais combien la liberté d’expression est un pari risqué. En Chine ou en France, les règles du jeu sont connues, on sait ce qu’on peut écrire et ce qu’on ne peut pas écrire. En Inde, c’est différent. Personne ne sait clairement ce qu’il a le droit de faire ou de ne pas faire, il n’existe pas de loi précise sur la liberté d’expression ».

Quelles sont les limites ? Pour les artistes qui n’échappent pas à la police des nationalistes hindous, la ligne est encore plus floue. En décembre 2019, alors que les manifestations contre la réforme de la loi sur la nationalité embrasaient le pays, le Serendipity Arts Festival, à Goa, fit l’objet d’une descente des forces de police locales. Plusieurs salles d’exposition furent fermées, notamment celle où les visiteurs étaient invités à écrire sur des toiles : des slogans hostiles à la réforme avaient été griffonnés. En tout, 27 œuvres d’art ont été retirées. Des musiciens du groupe Dastaan Live ont été arrêtés pour « atteintes aux sentiments religieux », accusés d’avoir interprété lors du festival « des chansons qui insultent la religion hindoue »

 

Affrontement entre forces de l’ordre et étudiants lors de la marche pour la paix vers le Parlement de Delhi, le 30 janvier.

Affrontement entre forces de l’ordre et étudiants lors de la marche pour la paix vers le Parlement de Delhi,

le 30 janvier. Ishan Tankha 

 

Trois « rationalistes » assassinés

Cette grande purge ne date pas de Modi, même si le climat s’est considérablement dégradé depuis son arrivée au pouvoir en 2014. L’histoire indienne regorge de polémiques, de violences commises à l’encontre d’écrivains et d’artistes ayant osé aborder le tabou de la religion. L’historien Dwijendra Narayan Jha avait reçu des menaces de mort en 2002 après avoir écrit un essai dont le titre peut se traduire par « Vache sacrée : le bœuf dans les traditions culinaires indiennes ». Ancien professeur à l’université de Delhi et auteur d’une dizaine d’ouvrages, M. Jha avait déclenché la fureur d’extrémistes religieux en avançant que l’histoire était émaillée d’éléments prouvant que les hindous mangeaient autrefois du bœuf. Son domicile avait été attaqué et il avait été placé sous protection policière durant trois ans. Entre 2013 et 2015, trois intellectuels « rationalistes », un mouvement combattant le fanatisme religieux, avaient été assassinés : Narendra Dabholkar, fondateur du Comité d’éradication de la foi aveugle au Maharashtra, Govind Pansare, un des leaders du Parti communiste d’Inde (CPI), et Malleshappa Madivalappa Kalburgi, professeur de littérature. Les trois hommes ont été assassinés selon le même mode opératoire, tués par balles, à bout portant, par des hommes à moto.

Anuradha Roy, auteure à succès, dont les romans en France sont édités chez Actes Sud, explique avoir réalisé il y a peu l’aveuglement des intellectuels. « Avec mes amis, nous avons compris que l’Inde n’est pas ce pays laïque et démocratique dans lequel nous avons cru. Ce qui se trame aujourd’hui – l’hindouisme, le nationalisme – prend ses racines dans le passé. Le régime actuel utilise quelque chose qui existait déjà. Nous vivions peut-être dans une sorte de bulle. Il a été difficile et troublant de modifier notre vision du pays. Nous sommes obligés de nous demander s’il y a vraiment de la place pour des gens comme nous », confie-t-elle aujourd’hui.

Un de ses amis, journaliste et opposant, vient de mourir d’une crise cardiaque. L’écrivaine a voulu voir ce qu’il avait écrit sur Twitter : « Des trolls du BJP s’étaient emparés de son compte pour se réjouir et célébrer sa mort ! Qu’est-il arrivé aux gens de ce pays ? » A 88 ans, l’historienne Romila Thapar voit disparaître tout ce pour quoi elle s’est battue toute sa vie, mais, dit-elle, « je me battrai jusqu’au bout. Car je crois en la jeunesse, et j’ai l’espoir qu’elle remédie un jour à tout cela ».

 

 

Sophie LandrinNew Delhi, correspondante