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Catégorie : Actualité du C.I.D.I.F

 

La religion hindouiste, la place des basses castes ou des aborigènes, les mœurs… Plusieurs écrivains évoquent ces sujets dans leurs romans, récits ou poèmes – et se mettent en danger, dans une société de moins en moins tolérante à la critique. Rencontres

 

- New Delhi, correspondante

Ses amis l’avaient mis en garde contre le danger d’une telle aventure, dans une société aussi conservatrice que l’Inde. Ancien journaliste au quotidien The Hindu et au magazine Outlook,S. Anand a tout laissé tomber, à 30 ans, en 2003, pour fonder Navayana. Installée au sud de New Delhi, cette maison d’édition est unique en Inde. Elle est entièrement consacrée à la question des castes, qui continue de fracturer la société, et des dalits, les « intouchables » (20 % de la population), maintenus dans une situation de parias.

L’entreprise de S. Anand est d’autant plus remarquable que lui-même est un brahmane, la plus haute caste de l’Inde, une minorité qui accapare les postes-clés. Il a rompu avec sa famille, ses traditions, sa région natale et s’est marié avec une femme qui n’était pas de sa caste. Son catalogue compte plus d’une soixantaine de titres, essais, romans, poésie, avec une figure centrale, celle de Bhimrao Ramji Ambedkar (1891-1956). Peu connu en Occident, cet intouchable, juriste et homme politique, principal auteur de la Constitution indienne, est l’incarnation du mouvement dalit. Il a consacré sa vie à ce combat, jusqu’à abandonner l’hindouisme, trop consubstantiel au système de castes, pour se convertir au bouddhisme.

En 2012, S. Anand a coécrit sa biographie graphique, Bhimayana (MeMo, 2012), qui a connu un grand succès. Deux ans plus tard, il publiait une édition critique, préfacée par Arundhati Roy, du classique d’Ambedkar, Annihilation of Caste (« L’anéantissement des castes », 1936, non traduit). A travers cette figure, S. Anand ne fustige pas seulement le système inégalitaire indien, il démonte aussi le mythe du Mahatma Gandhi. « Gandhi s’est opposé de toutes ses forces à Ambedkar. Certes, il était contre l’intouchabilité, mais pour le maintien des castes. Gandhi n’est pas le saint que les nationalistes voudraient qu’il soit. C’était le défenseur de la suprématie aryenne. Il méprisait les Noirs, les dalits et les femmes. »

Paru en janvier, le plus récent livre de la maison Navayana, I Could Not Be Hindu, de Bhanwar Meghwanshi, offre quant à lui un témoignage sidérant. L’auteur est un dalit devenu à 13 ans membre du Rashtriya Swayamsevak Sangh (RSS), organisation ultranationaliste créée en 1925 pour mettre en œuvre l’idéologie de l’hindutva, prônant une nation purement hindoue. Le premier ministre, Narendra Modi, et plusieurs membres du gouvernement en sont issus. Bhanwar Meghwanshi se dépeint en serviteur zélé du RSS, voulant être hindou, servir la mère patrie et tuer des musulmans, sans avoir compris que le RSS est aussi une machine contre les dalits. Il le découvre lorsqu’il se met en tête de préparer, dans son village, un grand repas pour l’organisation. Son père l’avertit : « Ces gens ne mangeront pas chez nous, ils ne voudront jamais manger chez un dalit. » Bhanwar : « Si, nous sommes tous des hindous ! » La prédiction du père se réalise. Bhanwar est brisé. Son monde s’effondre, il abandonne l’organisation, tente de se suicider. Puis lit Ambedkar et devient activiste anti-RSS.

Tout en bas de la hiérarchie sociale se trouvent aussi les Adivasis, ou aborigènes de l’Inde, membres des groupes tribaux qui représentent 8,5 % de la population indienne, soit près de 100 millions de personnes. Jacinta Kerketta, 35 ans, est une Adivasi, poète et journaliste free-lance, originaire du Jharkhand, « la terre des forêts », dans l’est de l’Inde. Une région magnifique, où vivent encore de nombreuses tribus, mais menacée par l’exploitation minière et les barrages hydroélectriques. Comme beaucoup d’aborigènes, Jacinta a été contrainte de quitter son village, pour gagner une ville du Bihar où son père avait trouvé un emploi dans la police. « Quand les tribus quittent le village, tout change, leur culture, leur langue, leur mode de vie, confie-t-elle. J’ai vu mon père et son frère adopter le comportement des hindous majoritaires dans le pays. Il est devenu très dur avec ma mère. J’ai souffert à la maison comme à l’école de ces changements. J’ai commencé à écrire à 13 ans sur la question des femmes. »

Ses poèmes, écrits en hindi, évoquent le déracinement, la dépossession, la dilapidation des ressources naturelles. « Les Adivasis ont mauvaise réputation, on raconte qu’ils sacrifiaient des hommes pour que la récolte soit bonne. J’ai lu ces choses dans les journaux et j’ai voulu écrire pour témoigner de ce qui se passe dans les villages où personne ne va. J’ai voyagé de village en village pendant cinq ans. » Un recueil de ses poèmes vient tout juste d’être publié en France, sous le titre Angor (dans une traduction d’Annie Montaut, 80 p., 15 €), par Banyan, une maison d’édition qui ne publie que des auteurs indiens. La poésie, assure-t-elle de sa voix fluette, est « devenue un outil de résistance ». « On ne peut rien écrire sur les réseaux sociaux ou dans les médias qui va contre le gouvernement, sinon on nous accuse d’être “antinational” et on peut être poursuivi en justice. La poésie, avec ses sens cachés, me donne ma liberté. »

Ces jeunes auteurs indiens ont en commun la volonté de briser les tabous, politiques, historiques, sociétaux…, à un moment où les nationalistes au pouvoir imposent, au nom de l’hindouisme, une chape de plomb sur la société et la vie des idées. L’aventure n’est jamais sans risque. Ainsi l’écrivain tamoul Perumal Murugan, 53 ans, a chèrement payé pour son roman Madhurobhagan (One Part Woman, en anglais, « Le seigneur androgyne », 2010, non traduit), qui mêle sexualité et religion. Il y met en scène un couple marié depuis dix ans, raillé par sa communauté car ne parvenant pas à avoir d’enfant. L’épouse est poussée à participer à une fête religieuse dans un temple de Tiruchengode, où les femmes ont le droit d’avoir une relation sexuelle avec un étranger dans l’espoir de tomber enceinte. L’ouvrage s’est vendu à 100 000 exemplaires en Inde. Un succès considérable pour le sous-continent, où les best-sellers plafonnent autour de 3 000 exemplaires.

Mais les nationalistes hindous se sont déchaînés, demandant la censure du livre, organisant des autodafés. Menacé, harcelé, traqué, Murugan a dû quitter son village sur les conseils de la police, présenter des excuses publiques et annoncer sur sa page Facebook qu’il arrêtait l’écriture. Après une longue dépression et une décision judiciaire en sa faveur, il a repris la plume. Mais en se bridant. « Avant cette affaire, qui m’a fait prendre la mesure de la violence des fondamentalistes hindous et qui a conduit au retrait momentané du roman qui les dérangeait, j’étais impulsif dans mon travail. Depuis, j’ai appris à réfléchir plus posément et à travailler davantage en amont de mes livres. Auparavant, j’écrivais sur les humains, aujourd’hui je préfère écrire sur les démons. Je considère que je fais toujours partie de la communauté des écrivains, mais j’ai pris de la distance avec elle, ainsi qu’avec ma terre natale. »

Quiconque ose s’attaquer à l’hindouisme s’expose aux injures et aux menaces. Anuradha Roy en a fait, elle aussi, l’expérience à l’occasion de son troisième roman, Sous les lunes de Jupiter (Actes Sud, 2017), qui évoque les abus sexuels subis par une fillette dans une institution religieuse. « J’avais, à cette occasion et à la demande de mes éditeurs, ouvert un compte Twitter. J’y ai été tellement insultée que je l’ai fermé au bout de sept jours », raconte l’écrivaine qui, pour échapper à la pression, réside dans une petite ville de l’Himalaya.

Dans un autre de ses romans, Pukkuli (Pyre, en anglais, « Bûcher », 2017, non traduit), Perumal Murugan aborde, lui aussi, la question des castes, à travers une histoire d’amour interdite entre jeunes gens de castes différentes. Régulièrement, la presse indienne relate des histoires de couples abattus par leur famille, ou qui se suicident pour avoir voulu briser les rigidités du système. « On peut vous tuer, dans l’Inde rurale, pour un mariage intercaste. Le pays est si grand, la population si nombreuse, qu’on ne fait plus attention à rien. Au moins quatre dalits sont tués chaque semaine. La violence fait partie du système et ceux qui transgressent sont punis. Pour les dalits, la règle est immuable : pas de nourriture, pas de sexe, pas de contact avec les membres d’une caste supérieure », souligne S. Arnand.

Il y a plus de vingt ans, Arundhati Roy avait conté ces amours interdites dans Le Dieu des petits riens (Gallimard, 1998). A l’époque déjà, elle avait essuyé critiques et pressions. « Quand j’ai écrit le livre,j’ai été violemment prise à partie par le Congrès et le Parti communiste, raconte-t-elle. J’avais simplement voulu décrire un système où chacun bénéficie de la souffrance d’un autre et dont la gauche s’est parfaitement accommodée. »

 

Sophie Landrin, Le Monde.fr le 19 mars 2020