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Dessin de Dilem paru dans Liberté/AlgerDessin de Dilem paru dans Liberté/Alger

 

Désireux de ramener ses troupes à la maison à tout prix, le président Donald Trump a signé un accord avec les talibans qui n’est qu’un “mirage” qui “ne rétablira pas la sécurité en Afghanistan”, écrit ce journaliste. 

Au bout de plus d’un an de pourparlers au Qatar, les États-Unis et les talibans ont signé un accord afin de rétablir la paix dans ce malheureux pays qu’est l’Afghanistan. Les talibans acceptent de rompre leurs liens avec Al-Qaida et d’autres groupes de guérilla, et en échange, Washington aura retiré ses troupes d’ici l’été prochain. Mais l’encre de ce traité prétendument historique n’était pas encore sèche qu’il était déjà caduc.

Tout d’abord, le gouvernement afghan [absent des pourparlers] a déclaré que la libération promise [par Washington] de 5 000 talibans prisonniers devait faire l’objet de négociations entre les talibans et Kaboul, et non avec les États-Unis. Puis un attentat à la bombe dans l’est du pays a mis fin à une trêve d’une semaine. Washington a tenté de minimiser l’affaire. En Afghanistan, a affirmé le général Mark Milley, chef d’état-major des armées américaines, la violence “ne va pas être réduite à zéro”.

Peu importe ce qu’il advient du pays qu’ils quittent

Les États-Unis ne tiennent évidemment pas à ternir l’image de cet accord qu’ils présentent comme une réussite. Le retrait de leurs troupes d’Afghanistan est un enjeu politique considérable. En pleine campagne électorale, cela peut permettre au président Donald Trump de dire qu’il a tenu ses promesses – il ramène au pays les hommes et les femmes de ses forces armées. Et peu importe dans quelles conditions ils rentrent de la plus longue guerre de l’histoire américaine et ce qu’il advient du pays qu’ils quittent.

Cet accord de paix n’est pas une réussite. C’est un mirage. Il ne rétablira pas la sécurité en Afghanistan. En fait, l’Amérique a ouvert la voie à la victoire finale des talibans. Depuis le tout début de ce conflit, les talibans ont disposé d’un énorme avantage stratégique : la patience. Ils savent tenir au fil de longues années de guerre parce qu’ils sont chez eux, en Afghanistan. Vingt années se sont écoulées et ont vu passer trois présidents américains, et les talibans ont étendu leur influence. La moindre erreur de l’Occident, chaque civil tué, le moindre dommage collatéral, chaque fois que le gouvernement de Kaboul a gardé le silence [sur les erreurs américaines], tout cela a renforcé les talibans.

Avec de la patience, les talibans parviennent à leurs fins

Au bout du compte, la guerre s’est retrouvée dans une impasse : aucun des deux camps n’était en mesure de l’emporter sur le terrain. Mais quand ils ont abandonné le champ de bataille pour la table des négociations, les talibans ont montré qu’ils étaient extrêmement habiles pour parvenir à leurs fins. Tout ce qu’il leur a fallu, c’est de la patience.

Au début, les Américains refusaient de discuter directement avec eux. Puis ils ont réclamé des pourparlers avec les talibans en même temps qu’avec le gouvernement afghan. Ensuite, Washington a caressé l’idée d’un cessez-le-feu. Aujourd’hui, les troupes américaines s’en vont en emportant leurs armes, sans guère plus qu’un bout de papier censé présider aux relations futures avec le gouvernement afghan, tandis que les talibans sont plus forts qu’ils ne l’ont jamais été depuis 2001 [ils contrôlent une partie toujours plus grande du pays].

Ce qui se passe a un nom, mais personne n’ose le proférer.

Le gouvernement de Kaboul affaibli

En partant sans un accord politique solide ni même un plan en place, les États-Unis font deux gigantesques cadeaux aux talibans. Premièrement, une victoire dans le domaine de la propagande : les talibans vont pouvoir revendiquer le fait d’avoir chassé les forces étrangères de leur pays. Deuxièmement, le départ de ces troupes étrangères affaiblit considérablement le gouvernement de Kaboul. La présence américaine lui conférait un avantage. Désormais, ce sont les talibans qui, dans les discussions avec le gouvernement, se trouveront en position de force.

Ils obtiendront des concessions, c’est inévitable, entre autres parce qu’ils n’ont nullement l’intention de traiter le gouvernement de Kaboul comme un partenaire, un allié ou même un rival politique normal. Au contraire, ils ont proclamé qu’ils comptaient dorénavant laisser tranquilles les forces étrangères, mais qu’ils allaient continuer à attaquer le gouvernement jusqu’à ce qu’il s’effondre.

Le partage du pouvoir sera sans doute au nombre de ces concessions, puisqu’il a été à la base de tous les pourparlers précédents. Mais il y a d’autres questions clés, comme le sort des réfugiés, le désarmement, la libération des prisonniers (qui est déjà une pierre d’achoppement) et peut-être même l’amnistie pour les crimes commis au cours des trente dernières années.

Au-dessus de tout cela plane la peur que les talibans ne cherchent à se venger de ceux qui ont coopéré avec l’Occident. Et ce alors que les deux camps n’ont même pas encore commencé à débattre des détails techniques du partage du pouvoir. L’Afghanistan est un pays complexe, théâtre de différences ethniques, religieuses et géographiques, qui doivent toutes trouver leur place dans un gouvernement futur. Les discussions risquent fort de prendre des années – des années pendant lesquelles les talibans poursuivront leurs opérations armées. Il est tout à fait possible que les négociations avec le gouvernement durent si longtemps qu’à la fin il n’y aura plus vraiment de gouvernement digne de ce nom pour négocier.

C’est précisément ce scénario que redoutent nombre d’Afghans.

Les talibans vont imposer leurs vues petit à petit

Les talibans se présentent certes comme des combattants de la liberté en guerre contre des envahisseurs étrangers, mais rien ne saurait être plus éloigné de la vérité. S’ils reviennent aux commandes du pays, des millions d’Afghans vont faire connaissance avec la brutale réalité de ce qu’était leur règne dans les années 1990.

En étant conscients, ils ont tenté ces dernières années de modifier leur image. “Notre retour ne sera pas aussi rude qu’en 1996”, assurait un de leurs porte-parole il y a deux ans.

Mais si la seule force capable de les arrêter se trouve à plus de 15000 kilomètres de là, on est en droit d’en douter. Alors, certes, les talibans n’entreront pas dans Kaboul comme ils l’avaient fait en septembre 1996. Ils n’interdiront pas immédiatement aux femmes d’exercer des fonctions publiques, ne les excluront pas des écoles et des universités, ce qui avait été le cas à l’époque. Au lieu de cela, leur influence va se développer de façon progressive et pernicieuse. Ce sera une guerre de guérilla, mais sous une forme politique.

Voilà à quoi cet accord de paix a ouvert la voie. Vingt ans plus tard, l’Amérique, en guise de cadeau de départ, offre à une nouvelle génération d’Afghans une nouvelle ère sous la domination des talibans.

Faisal Al Yafai, Syndication Bureau Abou Dhabi le 18 mars 2020

In Courrier International.com le 18 mars 2020

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