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La capitale indienne reste aux mains du « parti de l’homme ordinaire » à l’issue des élections régionales du samedi 8 février

 

NEW DELHI- correspondante

Ni les menaces ni l’outrance des nationalistes hindous n’ont convaincu les Delhiites. Arvind Kejriwal, 51 ans, a remporté nettement l’élection régionale du samedi 8 février dans la capitale indienne. Le chef du gouvernement sortant, à la tête du « Parti de l’homme ordinaire », totalise au moins 57 des 70 sièges de l’assemblée, selon des résultats provisoires. C’est un peu moins qu’en 2015 où il avait écrasé ses adversaires en raflant 67 circonscriptions. Mais les électeurs ont validé le bilan de cet élu anticorruption tout entier consacré à la réduction des inégalités, l’accès aux soins, à l’électricité et à l’éducation.

La formation du premier ministre Narendra Modi rate son pari de gouverner la capitale et de faire de cette élection locale un référendum en faveur de sa loi controversée sur la citoyenneté. Le Bharatiya Janata Party (BJP) obtiendrait 13 sièges, contre 3 dans la précédente assemblée. C’est un progrès par rapport à 2015, mais très relatif compte tenu des moyens considérables déployés par le parti et le gouvernement.

« Tuer les traîtres »

Le BJP, avec au premier plan le ministre de l’intérieur Amit Shah, a mené une campagne d’une rare violence à l’égard de son adversaire, accusé d’être un « terroriste », et contre les manifestants opposés à la loi sur la nationalité. M. Shah, qui n’était pas candidat, a tenu une trentaine de meetings, fait du porte-à-porte et mobilisé 250 députés du Parlement national. Il a tenté une nouvelle fois de diviser le pays sur des questions religieuses en exploitant la crainte ou l’impatience des hindous face aux manifestations qui se prolongent depuis deux mois, particulièrement dans la capitale où des femmes bloquent une voie rapide dans le quartier musulman de Shaheen Bagh.

Rarement discours aussi haineux avaient été tenus par les plus hauts responsables. Un député du BJP avait affirmé que les manifestants allaient « entrer dans les maisons et violer les filles et les femmes ». Un autre membre du parti avait appelé à « tuer les traîtres ». Amit Shah avait assuré que le résultat des élections serait un choc. Samedi 8 février, alors que tous les sondages de sortie des urnes pronostiquaient une victoire facile de Kejriwal, le BJP continuait à clamer qu’il allait gagner l’élection.

Depuis sa réélection triomphale en mai 2019, Narendra Modi a perdu deux autres Etats, le Maharashtra et le Jharkhand. Ces revers signifient-ils une désaffection pour le premier ministre ? Rien ne permet de l’affirmer. Au niveau national, le premier ministre indien ne souffre d’aucune concurrence. Le Congrès, parti de la dynastie Nehru-Gandhi, est à bout de souffle, sans chef de file. Rahul Gandhi, qui en occupait le poste de président jusqu’à son humiliante défaite aux législatives face à Modi, a démissionné. Sa mère, Sonia Gandhi, a décidé d’assurer un intérim pour trois mois. Mais la situation se prolonge.

Renforcement de la répression

A Delhi, le Congrès n’a obtenu aucun siège, une nouvelle débâcle. Les musulmans, selon un sondage publié par le quotidien Times of India, se sont détournés du Congrès, leur parti traditionnel. 69 % auraient voté en faveur de Kejriwal pour battre le BJP. La formation de la dynastie Nehru-Gandhi a été incapable d’accompagner la colère des Indiens contre les projets du gouvernement et de défendre les musulmans contre les attaques des nationalistes hindous. Il n’existe souvent que par les déclarations hasardeuses de Rahul Gandhi, député à la Lok Sabha, la chambre basse du Parlement.

Malgré sa défaite, il est peu probable que le gouvernement amende sa politique. Les opposants craignent un renforcement de la répression. Lundi 10 février, une manifestation des étudiants de l’université musulmane Jamia Islamia contre la loi sur la citoyenneté a été violemment réprimée dans la capitale. Une trentaine de participants ont été hospitalisés. Quant au campement des femmes de Shaheen Bagh, devenu un emblème de la contestation, la Cour suprême statuera sur une évacuation le 17 février. Les juges ont donné une première indication, en soulignant le jour de l’audience que les « routes ne pouvaient pas être bloquées indéfiniment ».

 

Sophie Landrin, Le Monde.fr le 11 janvier 2020