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La contestation contre la réforme de la citoyenneté du gouvernement Modi est portée par les femmes, aussi bien étudiantes que travailleuses. La journaliste indienne Ankita Dwivedi Johri nous livre le récit de leurs mobilisations.

 

“Je ne suis pas une contestataire, juste une étudiante”, déclare la doctorante qui s’assied sur un tabouret de Ganga Dhaba, un des cafés du campus de l’université Jawaharlal-Nehru (JNU), à Delhi [la capitale indienne], et engloutit un plat de nouilles instantanées.

Elle revient sur le campus fortifié après une manifestation devant Mandi House [un bâtiment connu de la capitale] où, avec des centaines d’autres, elle a scandé des slogans pour dénoncer les incidents du 5 janvier, quand des hommes masqués ont déferlé dans la JNU, attaquant les étudiants et saccageant les lieux. [Les images du visage ensanglanté d’Aishe Ghosh, la présidente du principal syndicat étudiant, une des vingt victimes de ces attaques, ont particulièrement ému les jeunes femmes et les ont incitées à se mobiliser.] “L’éducation m’a permis de comprendre ce qui est juste et ce qui ne l’est pas, et je m’exprime quand il le faut”, poursuit-elle, avant d’ajouter que ce sont les combats plus modestes qu’elle a livrés – “et gagnés” – chez elle et ailleurs, en grandissant, qui l’ont poussée à aller manifester.

Les femmes au cœur de la contestation

[Le Parlement indien a adopté le 11 décembre 2019 la loi sur la citoyenneté, ou Citizenship Amendment Act (CAA). Une réforme permettant aux membres de minorités religieuses (hindous, sikhs, bouddhistes, jaïns, parsis et chrétiens) du Pakistan, du Bangladesh et d’Afghanistan, pays à majorité musulmane, d’accéder à la citoyenneté indienne, excluant de cette disposition les personnes de confession musulmane. Une décision vue comme une violation du principe de laïcité inscrit dans la Constitution indienne et une réfutation complète de l’identité indienne depuis l’indépendance en 1947. Depuis, manifestations et mobilisations n’ont cessé dans le pays, les femmes étant à la pointe des contestations.]

“Je devais faire 14 kilomètres à vélo pour me rendre à l’école, poursuit la jeune doctorante. Sur la route, les garçons me harcelaient, ils me criaient des insultes. Et je ne pouvais jamais en parler à la maison. La première fois que je suis entrée en quatrième, nous n’étions que deux filles, et les garçons de la caste supérieure des thakurs se moquaient de mes origines”, raconte-t-elle.

Dernière d’une fratrie de six enfants d’un employé des chemins de fer, elle a découvert Delhi à son entrée en master à l’université. “À Delhi, j’hésitais toujours à parler. J’avais du mal en anglais, le cursus était dur. Et la culture était tellement différente… À Pratapgarh [dans l’Uttar Pradesh], je ne sortais que rarement de chez moi. À Delhi, je peux assister en toute liberté aux célébrations de Dussehra [une fête hindoue très populaire]”, dit-elle.

Des femmes au foyer aux étudiantes

Depuis l’apparition sur nos écrans des premières images d’un groupe de jeunes étudiantes de l’université Jamia Millia Islamia à Delhi qui, [le 15 décembre 2019], faisaient face à des policiers armés de lathis, des bâtons de bambou, pour protéger un de leurs amis, des phalanges de femmes anonymes – éduquées et illettrées, riches et pauvres, jeunes et vieilles, accompagnées de leurs enfants, portant hidjabs et saris, brandissant des calicots – occupent les rues. Un lieu réputé dangereux pour elles.

De la femme au foyer de Shaheen Bagh, un quartier à Delhi [où se concentrent les manifestations], aux étudiantes de l’Institut indien des sciences de Bangalore [la capitale du Karnataka], jusqu’alors apolitique, des femmes robustes de l’Assam entonnant des hymnes vibrants pendant les manifestations et poursuivant une grève de la faim depuis que le Parlement a voté la loi sur la citoyenneté aux deux habitantes de Delhi qui ont déroulé un drap blanc orné de slogans anti-CAA lors d’un meeting du ministre de l’Intérieur Amit Shah à Lajpat Nagar [quartier dans le sud de la capitale indienne], de l’étudiante de l’université de Jadavpur, à Calcutta, qui a déchiré un exemplaire de la CAA à celle de l’université de Delhi qui a lu à haute voix le préambule de la Constitution, du front bandé d’Aishe Ghosh, au doigt réprobateur d’Aysha Renna à Jamia [étudiante qui s’est interposée entre manifestants et policiers], les femmes sont en première ligne de presque tous les mouvements de contestation de ces derniers temps.

Dans un pays où les femmes se battent pour être vues et se faire entendre alors qu’elles représentent près de la moitié de la population, quelles sont les implications d’une telle mobilisation?

“Les semaines que nous venons de vivre nous ont montré le visage résolument nouveau de ces femmes. Pas seulement de celles qui ont eu la possibilité de fréquenter la JNU ou l’université de Jadavpur, mais de ces milliers d’autres, issues de milieux universitaires beaucoup plus modestes, et les milliers qui n’ont absolument aucune formation universitaire”, déclare Alaka M Basu, qui enseigne au département de sociologie du développement à l’université Cornell de New York.

Un combat contre l’impuissance

“De mon point de vue, ce qu’il y a de plus enthousiasmant, c’est que les femmes descendent en masse dans la rue pour une cause qui n’est pas centrée sur elles… Il n’est pas question de harcèlement sexuel ou de violences conjugales. Les femmes se sont malgré tout senties obligées de se mobiliser, pour se faire entendre”, dit-elle, ajoutant que l’effet cumulé de décennies de mouvements féministes en Inde et dans le monde entier a dû imprégner leur subconscient “et qu’il a suffi d’une étincelle pour leur faire comprendre qu’elles avaient les moyens d’agir”.

Ainsi, en venant [le 7 janvier] assurer de son soutien les étudiantes agressées à la JNU, l’actrice Deepika Padukone, une star de Bollywood, a adressé un formidable message de révolte, tout comme les appels fervents à un “mouvement de non-coopération” lancés par 50000 femmes drapées dans des burqas, qui ne craignaient pas d’afficher leur identité [musulmane] à Malegaon, dans le Maharashtra.

Pour Mariam Dhawale, secrétaire générale de l’Aidwa, l’Association des femmes démocratiques de l’Inde, orientée à gauche, ce qui rassemble toutes ces femmes issues de classes différentes, c’est le sentiment qu’elles sont unies face aux discriminations dont elles sont victimes.

Il faut également y voir un combat contre l’impuissance, insiste Archana Prasad, professeur au sein d’un centre d’études de la JNU. Soulignant que plus de la moitié des personnes omises sur la liste finale du Registre national des citoyens [à la suite de la réforme du CAA] dans l’Assam sont des femmes, Prasad déclare :

Si ces manifestations orchestrées par des femmes autour de la question de la citoyenneté ont pris de telles proportions, c’est parce qu’elles portent sur des questions comme les pièces d’identité des électeurs, les tickets de rationnement, les cartes de comptes permanents, etc., et ce sont principalement les femmes qui n’en bénéficient pas. Donc, une telle loi représente une menace pour leur existence. Ce n’est pas une affaire traditionnelle qui ne concerne que les femmes des castes supérieures. Pour les pauvres, les classes laborieuses, c’est une question de survie.”

“Longue vie à la révolution !”

Il est 21 h 30, le 31 décembre. Repoussée dans un coin par la foule animée qui se tient devant l’entrée n° 7 de l’université Jamia Millia Islamia, Zarqa Qadry, debout, berce son enfant d’un an. Elle est bien équipée pour cette nuit d’hiver – elle a passé une veste rembourrée sur sa burqa, une écharpe beige enroulée autour de la tête, son bébé emmitouflé dans une couverture de laine. Elle a laissé son aîné à la maison, sous la surveillance de sa tante. Chaque fois que la foule scande “Inquilab zindabad !” [“Longue vie à la révolution !”, un slogan utilisé durant les années 1920 lors de la lutte pour l’indépendance de l’Inde], ses yeux s’illuminent. Elle joint ses cris à ceux de la foule.

Femme au foyer, ancienne étudiante de la Jamia Millia Islamia, Qadry ne serait pas, en temps habituel, dans la rue à cette heure tardive. Mais, depuis peu, assure-t-elle, elle se sent rongée par “gussa” (la colère) et “khauf” (la peur). Juste avant de disparaître dans la mer des anonymes, elle ajoute :

Je ne veux pas être placée dans un camp de détention. Je ne veux pas que mes enfants se retrouvent en prison. ‘Humein qaid kiya ja raha hai’ (‘On nous menotte’). Les femmes doivent se faire entendre, c’est nous qui serons le plus durement touchées.”

À moins de trois kilomètres de là et des slogans qui résonnent devant l’entrée de la Jamia, dans le quartier de Shaheen Bagh, d’autres femmes se sont emparées de l’espace public. Une occupation pour défendre leurs droits constitutionnels. Sous le regard attentif de la police de Delhi, des jeunes, des vieilles, des mères qui traînent leurs enfants derrière elles, toutes se relaient sous une tente improvisée, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, pour poursuivre le mouvement anti-CAA.

Vers la parité dans l’enseignement supérieur

Leur présence dans la rue a peut-être un lien avec le fait qu’elles sont de plus en plus nombreuses à sortir de chez elles pour être éduquées ou pour travailler. Selon l’AISHE, une enquête sur l’éducation supérieure réalisée dans toute l’Inde en 2016-2017, jamais on n’a recensé autant de jeunes filles allant au lycée. Elles sont en train de combler le gouffre qui les séparait des hommes en termes de taux de scolarisation, dépassant même leurs homologues masculins dans sept États – à Goa, dans l’Himachal Pradesh, le Meghalaya, au Jammu-et-Cachemire, dans le Nagaland, au Sikkim et dans le Kerala. D’après le dernier rapport de l’AISHE (2018-2019), le fossé s’est encore réduit. Sur les 37,4 millions d’étudiants enregistrés dans l’enseignement supérieur, 19,2 millions sont des hommes et 18,2 millions des femmes. Elles représentent aujourd’hui 48,6 % du total.

La sociologue Basu estime que la présence de tant de femmes bouleverse la nature même de la foule : “Quand on participe à un mouvement de masse, la foule peut sembler menaçante, ou, au contraire, en tant que membre d’une manifestation pacifique, on peut avoir le sentiment de ne plus avoir peur. Ainsi que ces brillantes jeunes femmes l’ont découvert”, commente-t-elle, en précisant que la “féminité” d’une foule va parfois même la “protéger des représailles violentes des autorités”.

Avec les réseaux sociaux, “les femmes s’inspirent les unes des autres”

Au cours des dix dernières années, le développement des réseaux sociaux a également contribué à modifier la composition des manifestations publiques. En 2018, l’anonymat que garantissent les plateformes en ligne a permis à des centaines de femmes de dénoncer leurs tourmenteurs dans le cadre du mouvement #MeToo.

Pour Meenakshi Bhuyan, une militante septuagénaire, témoin des contestations du passé, qui participe aujourd’hui aux manifestations anti-CAA dans l’Assam, cette confiance en soi, nouvellement acquise, pousse aujourd’hui les femmes à descendre sans peur dans la rue. Elle analyse ainsi :

La grève de la faim d’Irom Sharmila contre l’AFSPA (loi sur les pouvoirs spéciaux des forces armées) [en 2000], les ‘Mères de Manipur’ qui ont manifesté nues [en 2004 contre le même texte] sont des actions bien connues, mais qui ont eu lieu à une autre époque. Désormais, grâce aux réseaux sociaux, les femmes sont en contact, de Delhi à Chennai. Il ne s’agit pas d’une personne ou d’un groupe, les femmes s’inspirent les unes des autres et se poussent à remettre directement en question le gouvernement.”

Minuit sonne à Shaheen Bagh ce 1er janvier, des centaines de femmes saluent la nouvelle année en entonnant l’hymne national – certaines les larmes aux yeux, d’autres avec passion et fierté, et les lampes de leurs portables scintillent dans l’obscurité. Alors qu’elles se préparent à se disperser pour la nuit, emportant avec elles leurs enfants, leurs couvertures et leurs viatiques, elles s’engagent dans les allées étroites du quartier, se promettant d’être de retour dès le lendemain. Leur message est clair : elles ne feront pas marche arrière, elles ne retourneront pas se cloîtrer derrière les murs de leur foyer. Plus jamais.

 

Ankita Dwivedi Johri, Courrier International.com le 11 janvier 2020

 

 

Cet article a été publié dans sa version originale le 19/01/2020.

Source

The Indian Express BOMBAY.     http://indianexpress.com

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