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Le parti du Premier ministre indien Narendra Modi glisse vers l'autoritarisme alors que la capitale, New Delhi, élit son gouvernement.

 

Le Premier ministre Narendra Modi, vendredi dans la région de l'Assam.Le Premier ministre Narendra Modi, vendredi dans la région de l'Assam. (Anupam Nath/AP/Sipa)

 

"Traître", "terroriste"… Samedi, le rideau est tombé sur une campagne électorale virulente à New Delhi. Déterminée à évincer le gouvernement local de l'Aam Aadmi party (AAP), la droite fondamentaliste hindoue (BJP) du Premier ministre, Narendra Modi, a diffamé ses adversaires et appelé à la violence. Le parti au pouvoir en Inde bascule dans l'autoritarisme, un paradoxe alors que l'État fédéral s'enorgueillit de diriger la plus grande démocratie du monde. Les élections d'hier pour le parlement de Delhi, dont les résultats du vote seront connus mardi, sont un test pour le Premier ministre indien.

Notamment depuis sa réforme de la citoyenneté. Votée en décembre, la nouvelle loi accorde la nationalité aux immigrés du Pakistan, d'Afghanistan et du Bangladesh arrivés avant 2015 à condition qu'ils ne soient pas musulmans. L'opposition politique, des étudiants et une partie de la classe moyenne condamnent une violation de l'égalité et de la laïcité inscrites dans la Constitution.

Manifestations contre la loi sur la citoyenneté

Le cœur de la contestation se trouve dans la capitale, Delhi : des milliers de personnes campent dans le quartier de Shaheen Bagh et devant l'université Jamia, exigeant l'abrogation du texte. Ces manifestations contre la réforme ont exacerbé la rhétorique électorale de ces derniers jours. Lundi, Narendra Modi a ainsi dénoncé une "conspiration". "Derrière ce mouvement, il y a une machination [de l'AAP et du parti du Congrès, l'autre force d'opposition] pour détruire la cohésion nationale. […] On ne peut pas laisser Delhi dans l'anarchie", a-t-il martelé.

Le BJP nie toute légitimité au parti du Congrès et au parti anticorruption AAP. Il affirme qu'ils saperaient l'unité et la sécurité nationale. Le ministre de l'Environnement, Prakash Javadekar, a même insulté le chef de l'AAP, Arvind Kejriwal : "Vous êtes un terroriste", a-t-il lancé lors d'une conférence de presse.

Ceux qui sont contre la réforme de la citoyenneté sont des traîtres, et les traîtres doivent être exécutés

Plusieurs élus du BJP appellent au meurtre. Le 27 janvier, le ministre des Finances du gouvernement fédéral, Anurag Thakur, a incité les électeurs à assassiner les "traîtres" lors d'un discours à Delhi : "Que faire des traîtres à la patrie?" "Il faut tuer ces idiots par balles", a scandé la foule. Mercredi, alors que Narendra Modi s'apprêtait à prononcer un discours dans le quartier de Dwarka, quelques-uns venus entendre le chef du gouvernement condamnaient les insultes prononcées par la droite hindoue.

"Les opposants au BJP ne sont pas des traîtres, ce sont plutôt des ignorants", estime Hindu Singh, une fervente admiratrice de Modi. Tout le monde n'exprime pas la même réserve : "Ceux qui sont contre la réforme de la citoyenneté ou encouragent la sécession du pays sont des traîtres, et les traîtres doivent être exécutés", clame J.P. Singh, une écharpe orange du BJP autour du cou.

La commission électorale a exclu deux élus de la campagne. L'un avait appelé au meurtre des "traîtres", l'autre avait qualifié Arvind Kejriwal de "terroriste". Mais aucune sanction n'a été décrétée contre Narendra Modi et Prakash Javadekar. Le Code électoral interdit pourtant "toute critique des partis qui serait fondée sur des allégations non vérifiées ou mensongères".

 

Emmanuel Derville, correspondant à New Delhi (Inde)Le JDD.fr le 8 février 2020