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Lors d’une manifestation de femmes musulmanes contre la loi sur la citoyenneté, à New Delhi, le 18 janvier.Lors d’une manifestation de femmes musulmanes contre la loi sur la citoyenneté, à New Delhi,
le 18 janvier.Photo Altaf Qadri. AP

 

INTERVIEW

 

 

Pour le chercheur associé à l’Iris Jean-Joseph Boillot, la répression menée contre la minorité musulmane par Narendra Modi relève d’une dérive fasciste.

Neuf mois après la réélection du nationaliste hindou Narendra Modi à la tête de l’Inde, la plus grande démocratie au monde avec son 1,3 milliard d’habitants, l’économiste Jean-Joseph Boillot, chercheur associé à l’Institut de relations internationales et stratégiques (Iris), affirme qu’«un processus fasciste est en œuvre», et pointe les similitudes avec le régime chinois.

Narendra Modi est-il en train de déconstruire les bases laïques de l’Inde ?

Le véritable cerveau de sa politique est son ministre de l’Intérieur, Amit Shah. C’est lui qui est à la manœuvre depuis les élections de 2019. Le RSS, bras armé du BJP, le parti au pouvoir, a passé cinq ans à pénétrer les institutions, l’éducation, la Cour suprême, la police, et surtout l’armée, avec un budget militaire qui a augmenté de 30 %. L’appareil et l’idéologie ont préempté Modi. Depuis les dernières élections, il y a une accélération des coups de force politiques et des actes de violence. Jusqu’à l’automne, on parlait de «démocratie ethnique». Désormais, avec la loi sur la citoyenneté, on voit qu’un processus fasciste est en œuvre. Les forces de l’ordre se postent à la sortie des mosquées, il y a des descentes de police, des contrôles d’identité, ils utilisent l’article de la Constitution qui permet d’interdire tout regroupement de plus de quatre personnes. L’étape suivante sera de demander à la Cour suprême de déclarer que les Etats qui refusent de mettre en œuvre le registre de la citoyenneté sont dans l’illégalité. En tout, plusieurs Etats pourraient être déclarés incapables de gouverner et le pouvoir central prendra le relais pour imposer sa stratégie politique ethnique. Mais manque de chance, la réaction est très importante.

Les manifestations des dernières semaines sont-elles exceptionnelles ?

On n’a jamais vu une mobilisation aussi importante depuis 1975 et l’instauration de l’état d’urgence par Indira Gandhi. Même les manifestations anticorruption n’étaient pas aussi massives. Car le programme du RSS, qui voudrait imposer le droit du sang au lieu du droit du sol, est glaçant. Devant une économie qui s’effondre, le gouvernement joue l’agenda idéologique, sur le mode : «Le problème n’est pas que les oignons sont chers, c’est le voisin musulman qui mange vos oignons.» Les musulmans sont une cible facile car, à la partition de l’Inde, en 1947, l’élite économique et intellectuelle de la communauté a quitté le pays. Aujourd’hui, leur niveau d’éducation moyen est tombé au niveau de celui des dalits [appelés auparavant "intouchables", ndlr]. Alors qu’ils représentent 15 % de la population, il n’y a pas de musulmans dans les forces spéciales, ni dans l’état-major. Mais l’intelligentsia indienne commence à comprendre que, bientôt, d’autres seront visés. Partout, des églises chrétiennes sont attaquées par des militants hindous. On est dans une séquence qui rappelle l’arrivée d’Hitler au pouvoir, qui a ciblé les uns après les autres les Juifs, les communistes, les Roms, les homosexuels.

Narendra Modi s’inspire-t-il du modèle autoritaire de son voisin Xi Jinping ?

Modi est fasciné par le modèle chinois, et les relations sont bonnes entre les deux hommes. L’Inde a abandonné la cause des Tibétains, et les problèmes de frontières entre les deux pays ont été réglés, tout comme s’étaient réglés ceux entre l’Allemagne nazie et l’Italie. Comme la Chine, l’Inde a interdit à 20 000 ONG de bénéficier de subventions venant de l’étranger. La presse indienne et les télés, contrôlées à 90 % par des pro-Modi, ne couvrent presque plus les manifestations de Hongkong. Par-delà la différence formelle des deux systèmes politiques, la similitude entre Delhi et Pékin doit nous faire réfléchir. Dans un nombre croissant de pays, les élites, confrontées à la hausse des inégalités et du sous-emploi de masse liés à la déglobalisation post-2008, jouent les majorités dites ethniques contre des minorités prises comme boucs émissaires, notamment musulmanes (Cachemire, Ouïghours, Rohingyas) mais aussi les chrétiens, comme on le voit en Inde et en Chine. Les méthodes de répression rappellent étrangement un mix du 1984 d’Orwell et du Meilleur des mondes d’Aldous Huxley.

La résistance est possible ?

Il existe une différence majeure entre l’Inde et la Chine. Cette dernière a une structure impériale ancestrale qui lui donne les instruments d’une «économie de commande» par le haut avec des plans de relance massifs et une conquête du monde par les «nouvelles routes de la soie». Traditionnellement, l’esprit de résistance s’exprime sur les franges de l’Empire (aujourd’hui Hongkong, Taiwan, le Tibet et le Xinjiang) et au travers de philosophies libertaires comme le taoïsme, ou communautaires comme le bouddhisme, en plein essor. Parfois, il explose en révoltes populaires, comme celle des Bonnets jaunes, qui précipita la chute de la dynastie des Tang. En Inde, l’Etat central est bien trop pauvre pour impulser un plan de relance massif. De construction très récente, le pays dispose d’une structure fédérale mais surtout locale et communautaire qui peut offrir des alternatives face aux coups de force du régime. Par exemple, un mouvement silencieux s’agrège autour de l’agriculture naturelle, qui propose une réponse au mal-développement de l’Inde : malnutrition, crise de l’eau, pollution, changement climatique, surendettement, sous-emploi, corruption, mauvaise gouvernance. Le tout-marché a atteint son paroxysme lors de la phase d’hypermondialisation et suscite désormais un rejet de masse. J’ai confiance en la tradition indienne de désobéissance civile non violente pour trouver des moyens de résistance.

Laurence Defranoux, Libération.fr le 6 février 2020