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Le Mouvement de protection des Pachtouns (PTM) suscite un vaste engouement populaire et cherche à faire plier le gouvernement d’Imran Khan.

 

Manifestation de membres du Mouvement de protection des Pachtouns après l’arrestation d’un de leurs membres, le 23 janvier 2019, à Karachi.Manifestation de membres du Mouvement de protection des Pachtouns après l’arrestation d’un de leurs membres, le 23 janvier 2019, à Karachi. Asif Hassan / AFP

Deux ans après son irruption dans le paysage politique pakistanais, le Mouvement de protection des Pachtouns (PTM) inquiète de nouveau le pouvoir à Islamabad. Après avoir multiplié les longues marches à travers le pays depuis sa création en janvier 2018, il a donné rendez-vous à ses troupes le 2 février, à Quetta, capitale du Balouchistan (ouest), en vue de saluer la mémoire d’Arman Lonri, militant de la cause pachtoune décédé il y a un an, lors d’un sit-in réprimé par la police.

Dimanche 12 janvier déjà, un rassemblement de plusieurs milliers de personnes s’est tenu à Bannu, une ville de la province du Khyber Pakhtunkhwa (nord) située à une centaine de kilomètres au sud-ouest de Peshawar, en dépit du froid glacial qui s’abattait sur la région. Il s’agissait alors de commémorer la mort de Naqibullah Mehsud, un jeune Pachtoun tué lors d’une opération de police à Karachi début 2018.

Une structure tribale

En insistant sur la dimension « apolitique » du PTM, une organisation de défense des droits civiques, son leader, Manzoor Pashteen, 28 ans, a pris le micro, le 12 janvier, pour relancer l’idée d’une assemblée des leaders pachtounes (« jirga »). Il a appelé les partis sensibles à la cause de ce peuple vivant à cheval sur l’Afghanistan (où ils seraient 20 millions et représenteraient 60 % de la population) et le Pakistan (35 millions de personnes, soit 17 % de la population), à rejoindre cette future instance. Dans le monde pachtoun, le jirga est une structure tribale qui s’inscrit dans la tradition d’Abdul Ghaffar Khan (1890-1988), pendant musulman du mahatma Gandhi qui s’opposa lui aussi, par la non-violence, à l’occupation britannique au début du XXe siècle.

Selon Manzoor Pashteen, « l’unité est le seul moyen de mettre fin » aux souffrances des Pachtouns. Ces sept derniers mois, le PTM avait pourtant fait profil bas, en attendant de connaître le sort de deux de ses membres fondateurs, Ali Wasir et Mohsin Dawar, élus députés sans étiquette à l’Assemblée nationale lors des élections générales de juillet 2018 : arrêtés en mai 2019 pour l’attaque d’un check-point militaire au Waziristan, ils ont été libérés sous caution en septembre dernier. Le 12 janvier, les deux parlementaires sont apparus aux côtés de Manzoor Pashteen, pour affirmer que le PTM était bien « vivant » et qu’il n’abandonnerait « jamais » sa lutte.

Les revendications officielles du PTM portent sur le déminage des zones tribales frontalières de l’Afghanistan.

Le rassemblement a fait l’objet d’une couverture a minima dans les journaux locaux, mais il montre que le mouvement, qui accuse l’armée pakistanaise de tuer des Pachtouns en toute impunité au nom de la chasse aux talibans, garde une grande vitalité. Les revendications officielles du PTM portent sur le déminage des zones tribales frontalières de l’Afghanistan (Federally Administered Tribal Areas, ou FATA, comprenant notamment le Waziristan), dont l’administration a été rattachée en mai 2018 au Khyber Pakhtunkhwa.

Elles portent aussi sur la cessation des disparitions forcées : le mouvement dit être sans nouvelle de 2 500 personnes, la dernière disparition en date, dénoncée par Amnesty International, étant celle d’Alamgir Wazir, étudiant à Lahore et neveu d’Ali Wasir, le 30 novembre 2019. Le PTM dénonce par ailleurs « les exécutions extrajudiciaires » et toutes sortes de violations des droits de l’homme commises dans le nord du Pakistan, depuis que l’armée pakistanaise, aidée par les États-Unis, y traque les « terroristes ».

Regain d’agitation

Si le mouvement bénéficie de l’oreille attentive du Parti du peuple pakistanais (PPP), dirigé par l’héritier de la famille Bhutto, son appel à hausser le ton contre Islamabad a été entendu par une formation dissidente du PPP, le Qaumi Watan, qui fait de la protection des droits des Pachtouns son fonds de commerce. Son leader, Sikandar Sherpao, s’est déclaré prêt, au lendemain de la manifestation de Bannu, à « travailler avec le PTM ».

A l’autre bout de l’échiquier politique, la principale branche de l’Assemblée du clergé islamique (Jamiat Ulema-e-Islam-Fazl, ou JUI-F) et le parti islamique Jamaat, tous deux membres d’une alliance religieuse ayant décroché quinze sièges de députés il y a deux ans, ont également laissé entendre qu’ils étaient disposés à parler d’avenir avec le PTM, arguant du fait qu’ils avaient déjà évoqué la question pachtoune à maintes reprises au parlement.

« Le gouvernement a proposé au PTM de présenter ses doléances et de permettre ainsi à l’État d’y répondre progressivement. » Ayaz Ahmed, chercheur

Ce regain d’agitation politique confirme que le Parti national Awami (ANP), formation laïque de gauche qui incarnait autrefois le nationalisme pachtoun, a perdu la main. A l’issue des élections provinciales qui se sont tenues en juillet 2019 sur le territoire des anciens FATA, l’ANP n’a obtenu qu’un siège à l’assemblée régionale (avec 6,6 % des voix), très loin derrière les candidats « indépendants » (39 %) soutenus par le PTM et ceux du parti du premier ministre Imran Khan, le Mouvement du Pakistan pour la justice (PTI), arrivé en deuxième position (25 %).

M. Khan, qui avait connu ses premiers succès électoraux au Khyber Pakhtunkhwa, au début des années 2010, est du reste toujours attendu sur le sujet, un an et demi après son arrivée au pouvoir. Bien que mettant un point d’honneur à se prétendre pachtoun dans les biographies officielles, situation inédite pour un dirigeant pakistanais, alors qu’il ne parle pas la langue pachtoune, le chef de l’exécutif subit aujourd’hui des pressions de l’élite pachtoune pour renvoyer l’ascenseur. « Le gouvernement a proposé au PTM de présenter ses doléances et de permettre ainsi à l’État d’y répondre progressivement. Toutes les mesures nécessaires sont prises pour autonomiser les populations tribales sur les plans socio-économique et politique », affirme Ayaz Ahmed, chercheur basé à Karachi.

Ancien conseiller au ministère des affaires étrangères, Mosharraf Zaidi tient, lui, à relativiser les raisons du succès du PTM : « Sa légitimité vient de la lenteur des réponses apportées à ses exigences de justice pour le meurtre de Naqeebullah Mehsud et à sa demande d’un meilleur traitement des populations vivant dans les zones touchées indirectement par le conflit afghan, estime cet expert. Elle se nourrit aussi du fait qu’Imran Khan laisse les militaires traiter le problème, signifiant ainsi que le PTM est toujours soupçonné d’être sous influence étrangère. » Une allusion à l’Inde voisine, accusée de vouloir déstabiliser le Pakistan par tous les moyens.

 

Guillaume Delacroix, le Monde.fr  le 20 janvier 2020