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Pour lutter contre la surpopulation, New Delhi envisage de limiter le nombre d’enfants par famille sous peine de sanctions.


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Nom de code: «Two child policy». À l’image de la politique de l’enfant unique en Chine, l’Inde envisage d’interdire aux couples d’en avoir plus que deux. Avec près de 1,4 milliard d’habitants, la plus grande démocratie du monde deviendra le pays le plus peuplé de la planète – devant l’Empire du Milieu – d’ici à 2027, selon les estimations de l’ONU. «L’explosion démographique est à l’origine de la plupart de nos problèmes, la pauvreté, la pollution et le manque d’installations sanitaires», a déclaré Sanjeev Balyan, leader du parti Bharatiya Janata (BJP) au pouvoir. Pour endiguer ce phénomène, l’Inde, «qui a lancé son premier programme de planification familiale en 1951», rappelle Jacques Véron, directeur de recherche à l’Institut national d’études démographiques (Ined), à Paris, est donc une fois de plus en quête de solutions.

Sanctions économiques

La mesure radicale préconisée par le gouvernement Modi a la cote. Ses partisans souhaitent que cette législation, déjà appliquée aux fonctionnaires dans certains États, soit étendue à tous les habitants, sous peine de sanctions. Impossibilité de travailler dans une entreprise publique, congés maternité non payés, taux d’emprunt bancaire plus élevés ou encore inéligibilité. Ce texte, soutenu par 125 députés au niveau national, sera débattu au parlement ces prochains mois. «À moins de basculer dans un système hyperautoritaire, je ne vois pas comment cette loi pourrait inverser la tendance, estime le chercheur de l’Ined. En Chine, la diminution de la fécondité n’est pas attribuable à la seule politique de l’enfant unique. Une baisse liée au développement socio-économique avait déjà été amorcée.»

Alors l’Inde a-t-elle vraiment besoin d’une telle réglementation? Non, selon Christophe Z. Guilmoto, démographe à l’Institut français de recherche pour le développement (IRD), pour qui la loi serait par ailleurs difficilement applicable. Le contrôle social en Inde n’est pas de même nature qu’en Chine. «Elle ne concernerait que les gens ayant recours à des emplois gouvernementaux ou à des aides financières. Libre à chacun ensuite de faire ce qu’il veut.» Au-delà de cet aspect «pratique», poursuit-il, «le taux de fécondité en Inde est actuellement de 2,2 enfants par femme, proche donc des niveaux européens (ndlr: qui varie de moins de 1,35 à 1,9). Ce taux a baissé de manière linéaire depuis la fin des années 60, et ça va continuer.» En revanche, précise Jacques Véron, la population en âge d’avoir des enfants est tellement nombreuse, que même à raison de deux enfants par femme, la population indienne continuera de croître considérablement pendant un quart de siècle.

Pauvres et musulmans dans le viseur

C’est surtout dans le nord du pays, composé d’États pauvres, que la résistance est la plus grande. «Dans le sud, où la population a bénéficié d’un développement plus important, la fécondité ne cesse de baisser», explique Christophe Z. Guilmoto qui insiste sur le poids des conditions socio-économiques pour justifier ces écarts entre régions. «Les 5% les plus pauvres sont à 3,7 enfants par femme, alors que les plus riches affichent une moyenne de 1,5», soit le même indice de fécondité que la Suisse en 2018 (1,52). Autrement dit, la «Two child policy» n’affecterait que les plus nécessiteux. Ceux qui ont besoin de l’aide financière de l’État ou d’un travail dans le domaine public.

Autre population dans le viseur des autorités, les musulmans, rapporte le «Times of India». Si le parti nationaliste hindou au pouvoir a pris soin de préciser que ce projet de loi «ne visait aucune religion, caste ou communauté en particulier», son allié d’extrême droite, le Shiv Sena, a directement ciblé les musulmans pour leur taux de natalité supposé élevé (alors que leur indice de fécondité de 2,6 est en baisse) et appelé à leur «stérilisation obligatoire».

Avortements sélectifs

Pour ce qui est des «dégâts collatéraux», cette loi «obligerait les gens à faire des choix et pourrait augmenter le recours aux avortements sélectifs», poursuit Christophe Z. Guilmoto qui ajoute que la sélection prénatale – toujours pratiquée bien qu’interdite – concerne surtout le nord-ouest du pays. Reste que les chiffres révélés en avril 2019 par une équipe de l’Université de Singapour font froid dans le dos. Entre 1970 et 2017, 10,6 millions de filles n’ont pas vu le jour en Inde. En cause? Les IVG sélectives, affirme la démographe Fengqing Chao, qui a dirigé la recherche. Calculette en main, cela signifie que plus de 225 000 filles manquent à l’appel chaque année. Ajoutons à cela, «les 239 000 Indiennes de moins de 5 ans qui meurent tous les ans en raison de négligences – manque de soins – dues à leur sexe», comme l’a récemment révélé l’étude de Christophe Z. Guilmoto publiée dans la revue scientifique «The Lancet» et on approche le demi-million de filles qui disparaissent chaque année des écrans radars en raison du sexisme qui règne sur le sous-continent. Un chiffre qui pourrait encore augmenter si la loi était adoptée.

 

Yannick Van der Schueren, 24Heures.ch le 20 janvier 2020