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Pékin courtise son voisin, malgré la répression dont sont victimes les Rohingya

PÉKIN - correspondant

Mise au ban des nations par les Occidentaux depuis la répression des Rohingya en 2017, qualifiée de « génocide » par l’ONU, la Birmanie peut compter sur un allié de poids : la Chine. Alors que la Cour internationale de justice de La Haye doit se prononcer, jeudi 23 janvier, sur des « mesures d’urgence » à prendre contre la Birmanie, le président Xi Jinping a effectué dans ce pays une visite de deux jours, les 17 et 18 janvier, la première pour un chef d’Etat chinois depuis 2001. Dès son arrivée, il a évoqué « l’injustice et l’iniquité dans les relations internationales ».

La Chine a semblé attacher davantage d’importance à cette visite que les autorités birmanes elles-mêmes. Durant une semaine, la presse chinoise a multiplié les articles en première page pour insister sur l’importance de la coopération bilatérale, donnant l’impression parfois de vouloir forcer la main aux Birmans.

Corridor économique

La Chine entend non seulement se poser comme le principal partenaire de ce pays également voisin de l’Inde, mais aussi y réaliser des infrastructures qui lui permettront d’être directement reliée à l’océan Indien en contournant le détroit de Malacca. Ce corridor économique est une pièce importante des « nouvelles routes de la soie », ce gigantesque programme d’investissement international lancé par le président chinois en 2013. En Birmanie, il comporte notamment la création d’une immense zone industrielle et d’un port en eau profonde à Kyaukpyu, dans l’Etat Rakhine (ouest), là où étaient établis les Rohingya.

D’après des spécialistes, aucun nouveau projet n’a été conclu : 33 accords ont été paraphés mais ils seraient non contraignants. Alors que des élections sont prévues en Birmanie, les autorités semblent redouter d’être victimes dans les urnes d’un sentiment antichinois. La chef de gouvernement de facto, Aung San Suu Kyi, a souligné que les projets communs devraient tenir compte des préoccupations environnementales et sociales. Hu Biliang, professeur à l’Université normale de Pékin, reconnaissait le 18 janvier dans le China Daily, organe du Parti communiste, que même les dirigeants du patronat birman sont « ambivalents », s’inquiétant que les investisseurs chinois « ne s’emparent d’une grande part de leur marché ».

Xi Jinping a aussi rencontré le chef de l’armée birmane, Min Aung Hlaing, accusé d’avoir supervisé les opérations contre les musulmans rohingya, dont 750 000 ont dû fuir au Bangladesh voisin depuis 2016. Le général est le plus haut gradé des quatre militaires birmans contre lesquels les Etats-Unis ont annoncé des sanctions en décembre 2019.

Courtisée par l’Occident lors de son arrivée au pouvoir en 2016 jusqu’à la crise des Rohingya, Aung San Suu Kyi semble résignée à se tourner vers la Chine. « Des pays voisins n’ont pas d’autre choix que de se tenir ensemble jusqu’à la fin du monde », a-t-elle déclaré vendredi soir lors d’une cérémonie.

 

Frédéric Lemaître, Le Monde.fr le 20 janvier2020