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Le ministre de l’intérieur indien, Amit Shah, et le premier ministre, Narendra Modi, à New Delhi, le 25 décembre 2019. AP

 

La politique contre les musulmans menée par le premier ministre et son bras droit se heurte à une fronde

 

NEW DELHI - correspondante

Ses adversaires y ont vu l’ombre du puissant ministre de l’intérieur, Amit Shah, lorsque le 5 janvier, l’université Jawaharlal-Nehru (JNU) fut le théâtre d’affrontements particulièrement violents. Des individus masqués, probablement membres d’un syndicat nationaliste hindou dont il fut l’un des responsables dans le passé, ont brutalement pénétré dans l’université du sud de New Delhi et attaqué pendant trois heures étudiants et professeurs, à coups de pierres et de massues. Le bilan s’est élevé à une trentaine de blessés graves, dont la présidente du principal syndicat de l’université, Aishe Ghosh, en lutte contre une augmentation massive des frais de logement et de scolarité. A l’extérieur, la police est restée inerte.

L’opération, qui a suscité une vague d’indignation, aurait permis de détourner l’attention des médias des manifestations monstres qui secouent le pays depuis plus d’un mois contre la réforme de la nationalité, le Citizenship Amendment Act. Cinq jours après les incidents de la JNU, le 10 janvier, Amit Shah notifiait, sans bruit, l’entrée en vigueur de cette loi. Depuis, les réfugiés hindous, sikhs, jaïns, bouddhistes, chrétiens, parsis, originaires d’Afghanistan, du Pakistan et du Bangladesh peuvent demander leur régularisation, à l’exception des musulmans, exclus du dispositif. Et personne ne sait ce qu’ils vont devenir. L’application de la réforme constitue une cinglante réponse à ceux qui pensaient que les manifestations feraient plier le gouvernement.

Rien n’arrête Amit Shah, ni ses adversaires politiques, ni la rue, ni les investigations judiciaires menées contre lui. Peu connu à l’étranger, voyageant rarement, l’homme est omniprésent en Inde, au Parlement, sur les estrades, dans les médias. Ami, confident, compagnon de route du premier ministre, et successeur potentiel, le ministre de l’intérieur a pris un tel poids dans la politique indienne que les médias ne parlent plus que du « gouvernement Modi-Shah ».

Les deux hommes, que quatorze ans séparent –Modi a 69 ans, Shah a 55 ans -, ont été les architectes inséparables et indissociables des victoires des nationalistes hindous dans le Gujarat, puis sur le plan national. Très proches idéologiquement, même s’ils sont issus d’une caste différente – Shah, biochimiste de formation, est fils d’un riche marchand, Modi d’un modeste vendeur de thé –, ils sont parfaitement complémentaires. A Modi, le tribun, a incombé la tâche de conquérir les électeurs. A Shah, l’homme à poigne, celle de l’organisation et de la direction du parti, le Bharatiya Janata Party (BJP, Parti du peuple indien). Le premier cultive l’image d’un homme rassembleur et magnanime qui rassure ; le second, qui incarne le nationalisme hindou le plus dur, est redouté.

L’un et l’autre ont été formés dans leur jeunesse au Rashtriya Swayamsevak Sangh (RSS), l’Association des volontaires nationaux, une organisation ultranationaliste créée en 1925 à Nagpur et dont la devise est l’hindutva, « une Inde hindoue ». Le RSS, qui prône une idéologie résolument antimusulmane, compte près de 3 millions de membres, dispose de nombreuses branches dans tout le pays, syndicats, associations, groupes de réflexion, et d’un bras politique, le BJP, le parti au pouvoir. Modi et Shah se sont rencontrés au RSS en 1982 à Ahmedabad, avant d’intégrer le BJP.

Fidèle lieutenant

Lorsque M. Modi devient chef du gouvernement du Gujarat en 2001, M. Shah s’impose comme son bras droit, occupant déjà le poste stratégique de secrétaire d’État à l’intérieur de la région. Les deux hommes ont dans leur viseur la communauté musulmane. Des pogroms font plus de 2 000 morts en 2002 et valent à Narendra Modi en 2005 une interdiction de territoire aux États-Unis. Le département d’État américain lui retira durant dix ans son visa pour « violations des libertés religieuses ». Il est soupçonné d’avoir fermé les yeux sur les assassinats de musulmans, même s’il a été depuis lavé de ces accusations par une commission d’enquête mise en place par la Cour suprême indienne.

M. Shah fut mis en examen en 2010 dans une affaire où un malfrat, accusé par les nationalistes hindous d’être un terroriste, sa femme et un témoin avaient été assassinés quelques années plus tôt. Il fut incarcéré trois mois, banni du Gujarat pendant deux ans. Une affaire dans laquelle il a finalement été innocenté.

L’épisode n’entame pas la confiance de Modi. Au contraire. En 2014, lorsqu’il conquiert le pouvoir et devient premier ministre, il place son fidèle lieutenant à la tête du BJP. Shah s’efforce de moderniser le parti, le déploie sur tous les réseaux sociaux, constitue une armée de trolls chargée de disqualifier tout adversaire. Il élargit la base militante et fait du BJP la formation des hautes castes, un parti de masse, doté de moyens financiers considérables.

Amit Shah assure la réélection triomphale de Narendra Modi en mai 2019, malgré un mauvais bilan économique, avec une croissance au ralenti et un taux de chômage record. Les deux protagonistes de la campagne ont usé d’un registre particulièrement efficace dans une Inde toujours marquée par la partition : la menace sécuritaire en provenance du Pakistan et le sentiment antimusulman.

Modi entame son deuxième mandat en nommant le patron du BJP ministre de l’intérieur en mai 2019. Numéro trois du gouvernement, derrière le premier ministre et le ministre de la défense, Amit Shah s’impose immédiatement comme l’homme fort de l’exécutif. En août, il supervise le coup de force au Cachemire, la seule région indienne à majorité musulmane, envoie des milliers de soldats, ordonne aux touristes de quitter la région, arrête les chefs de file politiques régionaux et confine la population pour éviter toute rébellion.

Mouvement de désobéissance

En décembre, il porte de bout en bout la réforme de la loi sur la nationalité, qui vise essentiellement à exclure les réfugiés musulmans d’un processus de régularisation. La loi rompt avec le principe de laïcité et d’égalité inscrit dans la Constitution. Pour la première fois, en Inde, la nationalité est accordée sur des critères religieux.

Le deuxième mandat de Narendra Modi signe l’accélération de la mise en place de l’hindutva. Le ministre de l’intérieur, qui a promis de chasser hors du pays les « infiltrés » illégaux qui vivent, dit-il, « comme des termites dans le sol » indien, a également l’intention de mettre en place un registre national citoyen afin d’identifier les musulmans. Amit Shah n’avance pas masqué, il applique à la lettre le programme du BJP. En février 2019, en pleine campagne pour les législatives, il avait prévenu qu’un gouvernement nationaliste « cueillera[it] les infiltrés les uns après les autres et les jettera[it] dans le golfe du Bengale ».

Mais quelque chose s’est-il grippé dans les rouages du ticket gagnant ? Narendra Modi affronte un vent de protestation inédit depuis son avènement au pouvoir en 2014. Des milliers de manifestants se mobilisent chaque jour dans le pays, bravant la violence policière.

Harbans Mukhia, ex-professeur d’histoire médiévale de la JNU, évoque un « tsunami de protestation » issu de la société civile, sans lien avec les partis politiques. Ces derniers, le Congrès en tête, ont en effet le plus grand mal à raccrocher ce mouvement. Le Citizenship Amendment Act, porté par Shah, a délivré les Indiens qui n’osaient plus parler et donné de la visibilité aux musulmans qui se terraient.

Les intellectuels, menacés, ressortent de l’ombre. L’écrivaine Arundathi Roy, auteure du Dieu des petits riens (1998, Gallimard), a appelé les Indiens à la désobéissance, les invitant à mentir sur leur identité et leur adresse lorsqu’elles leur seront demandées et à donner celle du premier ministre. Même les acteurs de Bollywood ont rejoint la contestation. La star Deepika Padukone s’est déplacée à l’université Jawaharlal-Nehru pour afficher son soutien aux étudiants agressés.

Plus gênant pour le gouvernement : les responsables des régions gouvernées par l’opposition ont eux-mêmes lancé un mouvement de désobéissance. Ils ont prévenu qu’ils n’appliqueraient pas la loi et n’organiseraient pas l’exercice du recensement de la population voulu par Amit Shah. Le chef du gouvernement du Kerala a saisi la Cour suprême sur la constitutionnalité de la réforme de la nationalité.

A vouloir diviser le pays pour mieux régner, le gouvernement Modi-Shah a-t-il « atteint ses limites », comme le clament les manifestants ? Les prochaines élections, notamment les législatives locales organisées à Delhi le 8 février, diront si le ministre l’intérieur, bouclier de Modi, est devenu son talon d’Achille.

 

Sophie Landrin, Le Monde.fr le 17 janvier 2020.

 

 

 

LE CONTEXTE

 

DISPOSITIFS ANTIMUSULMANS

 

-       Amendement de la loi sur la citoyenneté

Adopté le 11 décembre 2019, cet amendement facilite l’accès à la nationalité indienne des réfugiés de six religions originaires d’Afghanistan, du Pakistan et du Bangladesh, à l’exception des musulmans.

-       Registre national des citoyens

Ce recensement, expérimenté en Assam (nord-est) doit être nationalisé pour identifier les migrants illégaux.

-       Registre national de la population

L’actualisation du recensement de 2010 de toutes les personnes résidant en Inde est prévue à partir d’avril 2020 et comprendra de nouveaux détails, dont la date et le lieu de naissance des parents.