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La décision de la Haute Cour de Lahore concernant l’ex-président en exil à Dubaï est une nouvelle victoire pour l’armée

BOMBAY- correspondance

Le général Pervez Musharraf a sauvé sa tête. Condamné à mort par contumace, le 17 décembre 2019, pour haute trahison par un tribunal spécial, l’ex-président pakistanais, en exil à Dubaï depuis bientôt quatre ans, a obtenu, lundi 13 janvier, l’annulation de sa peine par la Haute Cour de Lahore. Il était poursuivi pour avoir suspendu la Constitution du Pakistan en novembre 2007 et instauré l’état d’urgence durant six semaines, faisant alors arrêter les juges de la Cour suprême, après quoi sa principale opposante de l’époque, Benazir Bhutto, avait été assassinée. L’année suivante, il avait dû démissionner.

Les magistrats de Lahore, saisis en appel, ont estimé que le tribunal spécial mis en place pour statuer sur son sort était anticonstitutionnel. « Le dépôt de la plainte, la constitution du tribunal et la sélection de l’équipe de l’accusation ont été reconnus illégaux », a précisé le procureur, soulignant que l’ancien autocrate était libéré de toute condamnation et à nouveau libre de ses mouvements. Dans un message audio enregistré, l’intéressé a salué la décision des juges et remercié « tous ceux qui prient pour [sa] santé ».

C’est à l’initiative de l’ancien premier ministre Nawaz Sharif, qui venait de revenir au pouvoir pour la troisième fois, qu’une procédure avait été ouverte en 2013 contre le général Musharraf, aujourd’hui âgé de 76 ans. Le parti de M. Sharif, la Ligue musulmane du Pakistan-Nawaz, ainsi que le Parti du peuple pakistanais, dirigé par Bilawal Bhutto Zardari, fils de Benazir Bhutto, ont exprimé leur « surprise » et leurs « réserves » après l’annulation de la condamnation de leur ancien adversaire.

Ces deux formations, écartées du pouvoir en juillet 2018 par la victoire inédite du Mouvement du Pakistan pour la justice de l’ex-champion de cricket Imran Khan, rappellent que le tribunal spécial ayant condamné à mort M. Musharraf avait été constitué par la Cour suprême elle-même. Selon elles, c’est auprès de cette instance, et non de la Haute Cour de Lahore, que le recours en appel aurait dû être formé. Les deux partis qui ont alterné aux commandes du Pakistan durant plusieurs décennies s’étonnent au passage que le jugement en appel ait été rendu aussi vite, alors que les assassins de Benazir Bhutto n’ont toujours pas été inquiétés.

Nouvelle action improbable

Selon une source sécuritaire pakistanaise contactée par Le Monde et requérant l’anonymat, l’arrivée d’un nouveau président à la Cour suprême, le 21 décembre, « y est pour beaucoup ». En prenant ses fonctions, le haut magistrat Gulzar Ahmed aurait « laissé entendre à la hiérarchie militaire », qui s’était ouvertement émue de la condamnation à mort du général Musharraf, que ce dossier « allait vite s’arranger ». Avant de quitter son poste, le précédent président de la Cour suprême, Asif Saeed Khosa, s’était plaint pour sa part de subir des pressions et d’être l’objet d’une « campagne calomnieuse » depuis la sentence du 17 décembre.

En attendant les détails de la décision du 13 janvier qui seront publiés dans quelques jours, les experts s’accordent à dire qu’une nouvelle action en justice contre l’ancien militaire est désormais très improbable. De quoi satisfaire le gouvernement Khan, notoirement défavorable à un tel scénario, même si, en 2007, l’actuel premier ministre Imran Khan avait appelé à la résistance contre l’état d’urgence.

L’année 2020 démarre plutôt bien pour l’armée pakistanaise. Car, au-delà du cas Musharraf, cette dernière vient de remporter une grande victoire en obtenant du gouvernement civil la prolongation pour trois ans de son chef d’état-major, le général Qamar Javed Bajwa. Agé de 59 ans, ce dernier, accusé par l’opposition de tirer les ficelles du pays et d’avoir été l’artisan de l’arrivée au pouvoir de M. Khan il y a dix-huit mois, était atteint par la limite d’âge mais avait été reconduit d’emblée par le gouvernement Khan, en août 2019.

La Cour suprême, saisie de son cas, avait suspendu cette reconduction et donné six mois au Parlement pour, le cas échéant, modifier la loi en conséquence. C’est maintenant chose faite. Trois textes déposés par le gouvernement Khan ont été adoptés successivement par l’Assemblée nationale le 7 janvier et le Sénat le 8 janvier, qui autorisent l’exercice d’un mandat supplémentaire de trois ans au chef des armées « lorsque la sécurité nationale l’exige ». Une situation exceptionnelle dans laquelle l’âge limite du chef d’état-major est porté de 59 à 64 ans.

« La facilité avec laquelle cette question a été réglée, sans grand débat, a de quoi surprendre ceux qui savent tout de la politique pakistanaise », a observé le journal Dawn dans un éditorial paru le 9 janvier. « La reconduction en douceur du général Bajwa est beaucoup plus importante que l’acquittement du général Musharraf, dont on sait qu’il ne reviendra jamais au Pakistan et qu’il mourra de sa belle mort à Dubaï. Elle montre qu’en coulisse, l’armée contrôle complètement le pays », estime Rana Banerji, ancien haut fonctionnaire auprès du gouvernement indien, spécialiste du Pakistan.

Guillaume Delacroix Le Monde.fr le 14 janvier 2020