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[Entretien avec Olivier Da Lage, rédacteur en chef à RFI et spécialiste du Moyen-Orient et de l’Inde, auteur de L’Inde : désir de puissance (Armand Colin, 2017)].

 

 Bombay, capitale économique de l’Inde et ville la plus peuplée du pays, avec entre 19 et 20 millions d’habitants vivant aujourd’hui dans l’aire métropolitaine, contre seulement 5,9 millions en 1971 et 2,9 millions en 1951.
 (© Shutterstock/sladkozaponi)

 

 

Alors que l’Inde devrait bientôt dépasser la Chine et être le pays le plus peuplé du monde, quid du passé démographique du pays ? A-t-il toujours été un « poids lourd » démographique régional ?

O. Da Lage : Au-delà de l’échelle régionale, l’Inde a toujours été un poids lourd démographique mondial. Lorsqu’on analyse les reconstitutions démographiques qui ont été faites, notamment par Angus Maddison, on peut constater que la population indienne représente à partir du XVIIe et du XVIIIe siècles, selon les estimations, entre 20 % et 23 % de la population mondiale. La Chine représentait une part variable allant de 18 % à 30 %.

Ces deux pays ont toujours été des géants démographiques. Bien sûr, l’Inde d’aujourd’hui est différente des Indes britanniques, tout comme l’Empire moghol est différent du royaume de Vijayanagar. Cependant, nous retrouvons une certaine stabilité dans le poids de la population indienne, non seulement à l’échelle régionale, mais aussi mondiale.

Face à une Chine vieillissante, dans quelle mesure le poids du nombre est-il une chance ou un atout pour l’Inde ?

Aujourd’hui, la population indienne constitue très certainement un atout pour le pays. La population est jeune, ce qui est un facteur d’innovation, de dynamisme et de renouvellement. Or, dans le même temps, la population chinoise se met à vieillir de façon assez visible [voir p. 36]. Cependant, le problème est que l’Inde ne dispose pas vraiment de système de sécurité sociale. Si la famille élargie tient aujourd’hui ce rôle pour ceux de ses membres qui sont vulnérables, ce système est de plus en plus remis en cause par l’urbanisation et le coût des logements, qui empêche les différentes générations de cohabiter sous le même toit. Si quelque chose n’est pas fait dès à présent pour anticiper le renversement de la situation démographique du pays dans 30, 40 ou 50 ans, l’Inde sera alors dans une situation extrêmement difficile.

L’Inde possède également l’une des diasporas les plus importantes au monde. Dans quelle mesure celle-ci constitue-t-elle un relais de la puissance indienne ?

Il existe environ 30 millions d’Indiens vivant actuellement à l’étranger : les « Non-Resident Indians » (NRI). Longtemps ignorés par l’Inde, considérés comme ayant abandonné leur pays pour aller faire fortune ailleurs au lieu de contribuer au développement, ils sont depuis une vingtaine ou une trentaine d’années vus au contraire comme des atouts et comme des ambassadeurs de l’Inde. Ces NRI ayant souvent bien réussi à l’étranger — que ce soit aux États-Unis, au Canada, en Europe, en Afrique ou dans les pays du Golfe —, ils constituent aujourd’hui des relais importants, notamment en matière d’investissement, car ils transfèrent de l’argent en Inde et contribuent ainsi de manière significative à l’économie indienne. Il y a donc aujourd’hui une approche très positive vis-à-vis des Indiens de l’étranger, y compris pour ceux qui avaient abandonné leur nationalité, et à qui on a proposé un statut d’Overseas Citizens of India (OCI). Ce statut leur donne aujourd’hui les mêmes droits qu’un citoyen indien, hormis au niveau politique.

Parallèlement, le retour de ces NRI est également encouragé. Ces dernières années, on a ainsi pu voir notamment un certain nombre d’ingénieurs indiens de la Silicon Valley revenir en Inde pour y faire fortune. Ils y trouvent des salaires équivalents à ce qu’ils pourraient gagner à l’étranger et peuvent accéder facilement aux entreprises du secteur. Il existe d’ailleurs un film très célèbre d’une vingtaine d’années, dans lequel l’acteur Shahrukh Khan incarne un ingénieur de la NASA qui quitte les États-Unis pour passer ses vacances dans son village d’origine en Inde, où il va aider la population locale à accéder à l’eau. Il décidera par la suite de ne pas retourner à la NASA et de continuer à contribuer au développement de son village. Ce film s’appelle Swades, ce qui signifie « mon propre pays ».

Pourquoi les Indiens de l’étranger étaient-ils ignorés par l’Inde ?

Dans les trente premières années qui ont suivi l’indépendance de l’Inde, il existait une indifférence, voire une déception vis-à-vis des NRI — appelés parfois les « Non Reliable Indians ». Cette indifférence pouvait s’expliquer par deux raisons. D’abord parce que l’Inde avait besoin de toutes ses capacités et de tous ses citoyens pour aider à son développement de jeune nation indépendante. Mais aussi parce que le Premier ministre Jawaharlal Nehru, qui avait développé des liens très étroits avec les dirigeants des pays africains, conseillait aux Indiens de ces pays — tels que le Kenya ou l’Afrique du Sud — de prendre la nationalité de leur nouveau pays de résidence et de se comporter en bons citoyens. Cela, afin de ne pas risquer des accusations de double allégeance.

Mais cette période est aujourd’hui complétement révolue et la réussite d’un Indien à l’étranger fait désormais l’objet d’articles dans les journaux et suscite la fierté.

Peut-on également dire que l’Inde est plombée par sa démographie ?

Actuellement, je ne pense pas, en raison du poids de la jeunesse indienne qui favorise le développement économique du pays. En effet, la croissance indienne est très largement tirée par la demande intérieure. Par ailleurs, cette même jeunesse constitue la sécurité sociale des parents et des grands-parents. Mais encore une fois, si rien n’est fait pour anticiper le retournement de la courbe démographique et le vieillissement de la population qui en découlera, la démographie indienne deviendra alors une véritable bombe à retardement.

Par le passé, le gouvernement indien jugeait déjà que la croissance démographique était trop rapide pour un bon développement du pays, prenant notamment la décision de mettre en place un programme de planification familiale visant à rendre les contraceptifs accessibles à tous ou organisant des campagnes de stérilisation, parfois forcée. Quid du bilan de ces différentes mesures, alors que l’Inde s’apprête à dépasser la Chine ?

Il est important de rappeler le contexte de l’époque. Il y avait eu deux moussons désastreuses et l’Inde était frappée par une famine qui l’avait contrainte à importer du blé des États-Unis. À l’époque, le Club de Rome (1) mettait en garde contre une croissance démographique exponentielle qui pourrait mettre en danger la planète. Les mesures de stérilisation forcée mises en œuvre par la Première ministre Indira Gandhi ont été très mal acceptées par la population, et sont d’ailleurs en grande partie responsables de sa défaite aux élections de 1977. Ce souvenir est assez néfaste pour les Indiens, d’autant que, même si la pauvreté existe toujours en Inde, il n’y a pas véritablement eu de famine comme on a pu le redouter dans les années 1960. Le pays a été capable d’absorber sa croissance démographique.

Néanmoins, cette période de stérilisation forcée et de mesures contraceptives appliquées avec coercition pendant la période d’état d’urgence évoque de très mauvais souvenirs pour les Indiens.

Comment expliquer également les importants contrastes démographiques entre certains États du Nord du pays et d’autres du Sud, tels le Kerala, où la transition démographique est achevée ?

Cela s’explique très largement par la mise en œuvre de politiques publiques dans certains de ces États, tels le Bengale-Occidental ou le Kerala — longtemps dirigés par le parti communiste indien —, où l’éducation et la santé se sont vues donner la priorité par les pouvoir publics. Ceci explique que les données statistiques des populations de ces États sont souvent proches des normes européennes, alors même que dans l’Inde du Centre et du Nord, certains États se retrouvent dans une situation d’arriération qui s’explique en grande partie par le sous-investissement dans l’éducation de la petite enfance et des soins de santé. Les dépenses de santé représentent en effet à peine 3 % du PIB du pays, ce qui est très faible et qui génère d’ailleurs beaucoup d’autres problèmes de nature économique. Autant l’Inde semble se soucier de l’éducation supérieure de ses élites, autant peu de choses sont faites pour l’éducation de la petite enfance, et cela même si la Cour suprême a déclaré que l’éducation était obligatoire. Mais sans moyens, rien ne peut être fait.

Est-ce que ce type de contrastes entre les États indiens peut susciter des mouvements de population ?

Les grands mouvements de population intra-indiens ont longtemps été constitués par les Indiens voulant se rendre à Bombay — ou aujourd’hui à Bangalore — pour trouver du travail. Ces migrations sont donc avant tout liées au développement économique du pays. Je n’ai pas connaissance de mouvements de population motivés par l’accès aux soins et à l’éducation offert par le Kerala par exemple.

Quel peut être l’impact de ce contraste démographique ?

Il y aura un impact à long terme. Il faut compter une génération pour changer les choses. Si suffisamment d’écoles sont créées pour accompagner l’éducation des enfants dans les États qui en manquent, il faudra attendre 15 à 25 ans avant que cela commence à donner des résultats dans ces régions. Cela va aussi de pair avec les mentalités. Les États du Nord de l’Inde, tels que le Rajasthan ou l’Uttar Pradesh, sont en effet beaucoup plus machistes, ce qui se reflète d’ailleurs dans les avortements sélectifs qui entraînent un déficit de filles à la naissance. Cela contribue en parallèle à la violence et aux difficultés économiques et sociales rencontrées par ces États. Ce cercle vicieux peut être rompu, mais uniquement en prenant les choses à la racine, à savoir via des investissements dans le secteur de la santé et de la petite enfance.

Comme vous venez de le rappeler, l’Inde connaît un important déficit de plusieurs millions de femmes. Qu’est-ce qui est fait face à cette situation ?

À l’image de ce qui se passe en Chine également, un certain nombre de régions de l’Inde possèdent une structure patriarcale. Dans la tradition indienne, la femme coûte de l’argent parce qu’il faut payer son mariage, et ce même si la dot est normalement interdite. Parallèlement, la femme va vivre avec la famille de son mari. Elle ne sera donc pas un soutien pour les vieux jours des parents. Ainsi, pour des raisons de prestige et des raisons économiques, un grand nombre de familles indiennes — toutes couches de la société confondues — procèdent à ce qui est illégal depuis 1996, à savoir des échographies permettant de déterminer le sexe de l’enfant. Et dans un certain nombre de cas, lorsque c’est une fille, la famille procède à un avortement.

Le gouvernement indien a fait passer une loi en 1996 interdisant aux médecins de communiquer le sexe de l’enfant à partir d’une échographie. Mais il y a toujours un moyen de le savoir en contournant la loi. En dépit du risque pénal encouru par les praticiens qui violent la loi, il y a très peu de condamnations et cela continue à se faire assez souvent.

Quels sont les principaux défis auxquels doit ou va devoir faire face le pays par rapport à l’évolution de sa population ?

Les défis sont nombreux. Mais l’un des principaux défis concerne l’emploi des jeunes. Chaque année, l’Inde voit arriver 12 millions de jeunes sur le marché du travail, dont une partie seulement trouve un emploi. Même si les chiffres officiels ne sont pas publiés, il y a une augmentation assez spectaculaire du chômage. Parallèlement, et encore une fois, la question de l’enseignement est là aussi essentielle, même si ce ne sont pas forcément les mieux éduqués qui trouvent des emplois ; le secteur informel continuant d’être un grand pourvoyeur d’emploi en Inde. Enfin, la question de la santé publique est le troisième défi le plus important concernant la population indienne.

Il ne faut pas oublier les défis qui en découlent, tels ceux qui portent sur les infrastructures. Je pense notamment à l’alimentation en énergie, car même si en théorie l’ensemble des villages indiens sont électrifiés, ne disposer que de deux heures d’électricité par jour empêche d’avoir une activité normale.

Les industries ne sont pas non plus intéressées pour s’installer dans de telles zones. Même si le gouvernement indien prend des mesures pour améliorer la situation, le pays demeure très en retard concernant le développement de certaines infrastructures nécessaires, notamment dans le transport. Le pays manque d’autoroutes, et même si le réseau de chemin de fer est très développé, il est extrêmement vétuste, ce qui entraîne de nombreux accidents et retards.

Si la Constitution indienne affirme l’égalité de tous ses concitoyens, la population du pays n’en demeure pas moins marquée par un système de castes. Quelle est l’influence de ce système sur l’organisation de la société indienne ?

La caste est une barrière sociale qui est difficilement franchissable dans son lieu de résidence. Lorsque les habitants quittent leur région pour aller s’installer dans une grande ville, cela peut être moins contraignant, bien que cela puisse être un problème au moment du mariage. S’il est possible de voir un certain nombre de mariages inter-castes dans les grandes villes, c’est beaucoup plus difficile à la campagne, où vit plus de la moitié de la population indienne.

Par ailleurs, le mot « caste » englobe plusieurs choses. Cela inclut d’abord les grandes castes de l’hindouisme, au nombre de quatre (les Brahmanes, les Kshatriyas, les Vaishyas et les Shudras), mais aussi ce qui concerne les corporations endogamiques où se transmet un savoir-faire professionnel de père en fils ou de mère en fille. Dans ces dernières, il n’y a en effet pas beaucoup de mobilité sociale. Si vous prenez l’exemple de la campagne pour la protection des vaches, qui s’est développée dans un certain nombre d’États de l’Inde, c’est l’ensemble de la filière bovine qui s’est effondrée.

Cette filière concernait avant tout les musulmans, mais aussi les Intouchables (les Dalits) : les bouchers, les équarisseurs, les tanneurs, appartenant à la filière de la viande et du cuir se sont retrouvés d’un coup sans activité économique. Cela illustre bien que l’appartenance à une caste contraint parfois de facto certaines personnes, en particulier les Dalits, à être privés d’exercer un certain nombre de métiers.

Il faut aussi rappeler qu’au sein même des grandes métropoles, comme dans le plus grand bidonville de Bombay, Dharavi — qui est une ville à l’intérieur de la ville —, il existe des quartiers qui sont découpés sur des critères ethniques et sur des critères de castes, à l’image des villes médiévales européennes qui avaient une rue des tanneurs, une rue des luthiers, etc.

La caste est un frein à la mobilité de certaines populations, et tout frein à la mobilité est un frein à l’économie.

Alors que la caste semble être devenue un argument électoral à part entière, peut-on dire que les castes influencent la vie politique ?

C’est en effet le cas, et ce pour deux raisons. D’une part car au fil des années se sont créés des partis qui descendent des castes. D’autre part, bien que la Constitution ne reconnaisse pas la caste en tant que telle mais reconnaisse la discrimination par la caste, l’Inde a créé une discrimination inverse en mettant en place des quotas pour des castes défavorisées.

Les Dalits, les Aborigènes (aussi appelés les Adivasis) ou d’autres basses castes bénéficient ainsi de quotas qui ont entraîné des revendications de la part d’autres castes souhaitant aussi bénéficier de quotas. Ces dernières, appelées les OBC (Other Backward Class) ont obtenu gain de cause dans les années 1990. Lorsqu’on additionne l’ensemble de ces quotas — qui permettent d’obtenir des postes dans l’administration, à l’université ou d’accéder à certains logements —, cela commence à faire beaucoup de monde. La Cour suprême indienne a donc pris la décision que le total des quotas ne pouvait pas dépasser 50 %. Mais en pratique, il dépasse souvent les 50 %, notamment dans l’État du Maharashtra (dont Bombay est la capitale), où il y a des quotas spécifiques pour les personnes de langues locales ou pour les personnes défavorisées appartenant à la caste des Brahmanes.

Mais même si la mise en place de ces quotas — définis en partie sur le poids démographique de certaines populations mais aussi sur l’influence politique des personnes qui les représentent — joue un rôle important dans la dynamisation de la société et offre des opportunités à des personnes qui sinon ne les auraient pas eues, cela prive en parallèle des personnes méritantes qui restent parfois bloquées à la porte des universités ou de l’administration.

Ce système de caste a-t-il un impact sur l’évolution démographique du pays ?

La caste se définit assez largement par ses pratiques endogames : on se marie et on procrée à l’intérieur de la caste. Même si ce n’est pas toujours vrai dans les très grandes villes, et même si l’Inde s’urbanise de plus en plus, d’une part il demeure beaucoup d’Indiens qui vivent à moitié à la ville et à moitié au village, et d’autre part, dans les quartiers de ces grandes villes, il y a bien souvent des répartitions sur des bases ethniques, régionales ou par sous-groupes de castes. Il y a donc une reproduction du phénomène de castes, même dans les lieux où elles devraient se diluer. Cela reste donc assez prégnant dans la société indienne moderne.

Alors que la religion prend de plus en plus de place dans le discours politique, des estimations avancent que l’Inde devrait devenir le premier pays musulman au monde en 2050. Est-ce un sujet polémique en Inde ?

Comme vous le savez sûrement, les tensions sont vives entre hindous et musulmans (2). Mais il est intéressant de noter que le gouvernement actuel, pourtant dirigé par un nationaliste hindou, a annoncé très fièrement qu’il avait été invité comme pays observateur au dernier rassemblement de l’Organisation de la coopération islamique. D’un côté les musulmans indiens connaissent de nombreuses difficultés, et en parallèle, l’Inde revendique le fait d’être l’un des trois premiers pays au monde par sa population musulmane. L’Inde devrait d’ailleurs en effet dépasser dans les prochaines décennies le Pakistan et l’Indonésie qui sont actuellement les pays comptant le plus de musulmans. Cela constitue une contradiction car les musulmans resteront une minorité en Inde où ils ne représentent aujourd’hui que 14 à 15 % de la population indienne.

Ce statut de premier pays musulman au monde devrait donc essentiellement servir à l’Inde sur la scène internationale, en s’insérant dans le jeu diplomatique, même si le pays est dirigé par des nationalistes hindous.

Entretien réalisé par Thomas Delage Areion24.news, le 12 décembre 2019

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Notes

(1) Le Club de Rome est un groupe de réflexion (think tank) international créé en 1968 et composé d’économistes, de hauts fonctionnaires et de scientifiques. En 1972, il a notamment publié un rapport sur l’avenir du modèle de croissance économique, baptisé « The Limits of Growth », annonçant que la croissance matérielle perpétuelle entraînerait tôt ou tard une dégradation des conditions de vie et de la démographie, NdlR.

(2) Voir Mathieu Boisvert, « La démocratie indienne malade de son “hindouité” », Diplomatie no 93, juillet-août 2018 (https://www.areion24.news/2019/01/07/la-democratie-indienne-malade-de-son-hindouite/), NdlR.