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Le groupe américain lance la production locale de l’iPhone et ouvre son premier Apple Store

 

BOMBAY -correspondance

Voilà une bonne dizaine d’années que la rumeur bruissait à Bombay, capitale économique de l’Inde : un centre commercial du futur allait ouvrir dans le quartier d’affaires de Bandra Kurla Complex (BKC), près de l’aéroport international. Le Maker Maxity, du nom du promoteur immobilier Manish Maker, 45 ans, devrait finir par ouvrir ses portes au mois d’avril 2020, après des vicissitudes administratives et financières qui ont conduit le milliardaire Mukesh Ambani à en prendre le contrôle capitalistique.

Des centaines d’ouvriers s’activent pour terminer l’aménagement d’un toit-terrasse en drive-in, où les habitants de la mégapole de 21 millions d’habitants viendront voir des films en voiture. C’est à l’intérieur de ce bunker que la firme à la pomme va inaugurer son premier Apple Store indien, en septembre 2020. Un événement historique dans ce pays gigantesque, deuxième plus grand marché de smartphones au monde − 142,2 millions d’unités y ont ainsi été vendues en 2018, d’après le cabinet IDC − et numéro un en termes de croissance (+14,5 % entre 2017 et 2018).

Le groupe américain n’arrive pas à percer en Inde, en raison des prix élevés qu’il pratique, auxquels s’appliquent 20 % de droits de douane. L’iPhone XR à 64 gigabits de mémoire ressort ainsi à 47 900 roupies (610 euros) quand le Samsung Galaxy S9 est à 29 999 roupies (382 euros). Apple ambitionne de capter un jour « un tiers » des ventes en Inde, mais, pour l’instant, les experts s’accordent à dire que sa part de marché s’établit à « 1 % en volume et 3 % en valeur ». En 2018, elle aurait même vu ses ventes chuter de moitié, à 1,7 million d’unités, selon IDC. Au dernier pointage effectué par le cabinet Counterpoint, fin septembre, ce sont le chinois Xiaomi et le sud-coréen Samsung qui dominent très largement le marché.

Jusqu’à présent, la firme dirigée par Tim Cook n’avait d’autre choix que de vendre ses iPhone et iPad à travers des réseaux de franchises indiens, sous agrément Apple, car elle ne fabriquait pas ses produits en Inde. Dans le pays, la réglementation impose aux industriels étrangers de se procurer « au moins 30 % »de leurs composants auprès de fournisseurs locaux pour avoir le droit de vendre leurs produits dans des boutiques en propre.

Des conditions assouplies

Avec la volonté du gouvernement Modi de hisser l’Inde dans l’ère de la modernité, les choses sont en train de changer. Depuis son accession au pouvoir, en 2014, le leader nationaliste s’efforce de faire de son pays le nouvel atelier de la planète, grâce au programme « Make in India », qui offre des avantages aux investisseurs prêts à prendre le risque d’affronter la paperasserie légendaire, la corruption endémique et le faible niveau de productivité. Une politique supposée répondre au problème lancinant du chômage, dont le niveau n’a jamais été aussi haut depuis les années 1970. L’exercice est rendu difficile par le fort ralentissement économique observé depuis un an.

« L’idée du gouvernement est de faire passer le marché indien du téléphone de 25 milliards à 400 milliards de dollars [de 22,6 milliards d’euros à 362 milliards d’euros] d’ici à 2024, dont une part substantielle sera destinée à l’export », indique Pankaj Mohindroo, président de l’association professionnelle Indian Cellular & Electronics.

En août, les conditions d’investissement des commerces monomarques étrangers ont été assouplies. Désormais, les produits fabriqués en Inde et destinés à l’export entrent aussi dans le calcul de la fameuse règle des 30 % pour une période de cinq ans. Cela change tout pour Apple. Et, depuis quelques mois, le groupe met en place une machine de guerre à la hauteur des enjeux. D’après le quotidien Times of India, elle serait en train d’investir « 1 milliard de dollars en Inde à travers plusieurs partenaires, avec l’objectif de répondre à la demande de ses produits sur les marchés mondiaux ».

Si Apple mise autant sur le pays, cela signifie-t-il qu’elle laisse tomber la Chine, avec laquelle les États-Unis sont en guerre commerciale ouverte ? « Chez nous, les coûts du travail sont moitié moins élevés et il y a une main-d’œuvre pléthorique, avec des ingénieurs talentueux », a expliqué à l’agence Bloomberg le directeur pays de Foxconn India, Josh Foulger.

Le fabricant taïwanais de smartphones, réputé pour faire travailler 1,3 million d’ouvriers en Chine, assemblait jusqu’ici près de la moitié des iPhone vendus dans le monde à Zhengzhou (Henan, est de la Chine), soit 500 000 unités par jour : on comprend que les autorités indiennes lui déroulent le tapis rouge et ferment les yeux sur les entorses au droit du travail (usage abusif de l’intérim, dépassement des heures supplémentaires autorisées et soupçon de travail forcé) dont l’industriel est accusé par Pékin.

En Inde, Foxconn a mis en route en 2015 une première usine dans la zone économique spéciale de Sri City (Andhra Pradesh), au nord de Madras. Puis, une deuxième, à deux heures de route de là, à Sriperumbudur (Tamil Nadu). Les deux emploient 15 000 et 12 000 personnes respectivement. D’ici à 2023, elles seront agrandies et assorties de deux sites de fabrication supplémentaires. Foxconn assemble des téléphones pour Xiaomi et Nokia, mais monte en puissance sur les iPhone de dernière génération, tandis que les anciennes versions 6S et 7 ont été confiées, dans des quantités modestes, à un autre sous-traitant taïwanais, Wistron, qui dispose d’une chaîne de production à Bangalore (Karnataka).

Au mois d’octobre, les premiers iPhone XR « made in India » sortis des usines Foxconn sont arrivés chez les revendeurs Apple locaux. Et, fin novembre, le ministre indien des technologies de l’information, Ravi Shankar Prasad, a révélé qu’Apple venait de nouer un partenariat avec Salcomp, fabricant chinois de chargeurs pour téléphones, afin de reprendre une ex-usine Nokia à Sri City, qui reprendra du service pour l’iPhone, à compter de mars 2020.

Prochaine étape : le commerce en ligne. Apple aurait prévu de dépenser 10 milliards de roupies dans une plate-forme en Inde et dans l’ouverture, d’ici trois ans, de trois Apple Store à Bombay, à Delhi et dans une autre ville à déterminer.

La boutique du Maker Maxity –  on le sait d’ores et déjà – dépassera les 2 000 m2 et s’étalera sur trois étages. Pour le moment, la firme de Cupertino (Californie) avance ses pions dans la plus grande discrétion. « Nous sommes impatients », a-t-elle déclaré dans un communiqué laconique publié à l’été. Une façon de dire, sans doute, que l’Inde reste un parcours du combattant.

Guillaume Delacroix, Le Monde.fr, le 11 décembre 2019