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Un rapport révèle que l'Inde rurale manque toujours de latrines, contrairement à l'affirmation triomphante du Premier ministre. 

 

Des hommes urinent dans la rue a Calcutta.
Des hommes urinent dans la rue à Calcutta. © Nicolas Boyer / Hans Lucas

 

En Inde, le Bureau des statistiques nationales (NSO) a dévoilé des chiffres qui contredisent directement l'affirmation triomphante du Premier ministre, Narendra Modi, en matière de santé publique. Le mois dernier, celui-ci s'était en effet félicité d'avoir équipé en toilettes toute la population rurale de son pays, mettant ainsi un terme à la pratique de la défécation en plein air et à ses effets néfastes sur la santé. L'étude publiée cette semaine par le NSO, réalisée l'an dernier auprès de 100 000 foyers, révèle cependant que plus d'un quart des Indiens ruraux n'ont toujours pas accès à des latrines. Dans certains États, comme l'Odisha et l'Uttar Pradesh, près de la moitié des personnes interrogées ont admis ne pas utiliser de toilettes. Bien que des efforts indéniables aient été accomplis par les autorités, les chiffres officiels du NSO réfutent la victoire sanitaire revendiquée par le Premier ministre. 

Dès son arrivée au pouvoir en 2014, Modi s'est attaqué au gigantesque problème du manque de latrines dans un pays de 1,3 million d'habitants. À l'époque, l'Unicef et l'OMS estimaient que 530 millions d'Indiens faisaient leurs besoins dans la nature, en l'absence de lieux d'aisances décents ou fonctionnels. À peine élu, le Premier ministre a lancé une campagne intitulée Swachh Bharat (« L'Inde propre »). Son gouvernement a lancé la construction de toilettes à travers tout le pays, mobilisant des célébrités de Bollywood pour encourager les Indiens à adopter de bonnes habitudes. Plus de 20 milliards de dollars ont été consacrés à ces efforts. Lors de la campagne précédant sa réélection en mai dernier, Modi a brandi la réussite de cette mission sanitaire, s'attirant notamment la sympathie des électrices indiennes, sensibles à ce sujet. 

En effet, la défécation en plein air est un vieux fléau de l'Inde et a empiré avec la croissance démographique. Les terrains vagues et les abords des voies ferrées, investis à l'aube par des cohortes d'hommes accroupis, sont souvent des dépotoirs d'excréments humains qui sont à l'origine de graves infections et de maladies diarrhéiques. Les villageoises indiennes, quant à elles, partent se soulager dans l'obscurité de la nuit pour ne pas s'exposer aux regards, dans des excursions qui mettent en jeu leur sécurité, leur dignité et leur santé. 

Le 2 octobre dernier, à l'occasion du 150e anniversaire de la naissance du Mahatma Gandhi, le Premier ministre a annoncé en fanfare, et comme promis, sa victoire sur ce fléau. « Aujourd'hui, l'Inde rurale et ses villages sont débarrassés de la défécation en plein air ! a-t-il lancé. Nous avons donné accès aux toilettes à 600 millions de personnes ; plus de 110 millions de latrines ont été construites. »

A-t-il crié victoire un peu tôt ? Dans la culture politique indienne qui privilégie les annonces retentissantes, Modi excelle à l'exercice. Et son image a pris du galon grâce à sa campagne sanitaire, y compris auprès de la communauté internationale. En octobre, il a été primé à New York par la fondation caritative Bill & Melinda Gates pour les mesures prises par son gouvernement dans ce domaine. Les défenseurs des droits de l'homme ont vivement réagi en pointant l'incompatibilité des honneurs avec la montée simultanée de l'intolérance religieuse sous le gouvernement nationaliste hindou de M. Modi. Par ailleurs, une tribune publiée dans The Guardian et signée par une quarantaine d'experts a souligné l'écart entre la « rhétorique et la réalité » en matière de constructions de toilettes en Inde.  

Vaste opération de communication

Pointant des résultats exagérés, les critiques ont donc dénoncé une vaste opération de communication du Premier ministre. La véracité des chiffres est aisément questionnable : il suffit de voyager en Inde pour réaliser que nombre de terrains vagues restent les royaumes de la défécation. Le récent rapport du NSO n'est pas le seul à remettre les pendules à l'heure. Selon une étude publiée cette année par l'institut de recherches économiques RICE (Research Institute for Compassionate Economics), 44 % des foyers ruraux de plusieurs États du nord de l'Inde n'utilisaient pas de toilettes en 2018. D'après Nazar Khalid, chercheur dans cet institut, « la défécation en plein air continue d'être une réalité en Inde ». « Les fonctionnaires se sont davantage concentrés sur la construction de latrines que sur la nécessité d'un changement de mentalités », explique-t-il. En effet, certains Indiens rechignent à utiliser les toilettes. L'entretien des lieux se heurte à la répulsion d'une société hindoue qui considère ce nettoyage comme impur, et les castes en codifient également l'accès. À cela s'ajoute le problème de toilettes construites à la hâte sous la pression des autorités : elles sont mal raccordées, mal conçues, et vite laissées à l'abandon. 

Dans l'immédiat, le rapport du NSO crée l'embarras. « Ces chiffres officiels ont été au cœur d'un désaccord entre le NSO et le gouvernement, ce qui a provoqué un retard de six mois dans la publication du rapport », rappelle le quotidien The Business Standard. Le ministère de l'Eau potable et de l'Hygiène publique a dû constater que les chiffres du NSO ne correspondaient pas à ceux qu'il avait avancés. Il demeure une seule certitude : les progrès réalisés depuis 2014 dans la construction de latrines restent spectaculaires.

Vanessa Dougnac, Le Point.fr le 1er décembre 2019.