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L’établissement de New Delhi, bastion de la gauche, est ciblé par les nationalistes hindous au pouvoir

NEW DELHI -correspondante

La « JNU », comme l’appellent les Indiens, est en ébullition. Depuis un mois, les étudiants de l’université Jawaharlal-Nehru, à New Delhi, sont en grève pour protester contre la hausse, sans concertation, des tarifs du logement, l’introduction d’une contribution élevée aux charges de l’institution et de nouvelles règles disciplinaires sur le campus – couvre-feu après 22 h 30 et code vestimentaire. Le prix mensuel d’une chambre est passé de 20 à 600 roupies (0,25 à 7,50 euros), les frais de fonctionnement se montent à 2 000 roupies (25 euros). Une fortune pour les plus défavorisés. Selon les syndicats, 40 % des jeunes de l’université ne pourront pas supporter ces charges et risquent d’abandonner leurs études.

Mercredi 27 novembre, l’Union des étudiants de la JNU avait appelé à une journée nationale de protestation dans tout le pays « contre la privatisation de l’éducation » en cours, et pour « une éducation abordable et accessible ». Les étudiants ont formé une chaîne humaine à Connaught Place, dans le centre de la capitale, et plusieurs universités d’autres Etats ont apporté leur soutien au mouvement. Mais les étudiants de la JNU étaient beaucoup moins nombreux que le 18 novembre, lorsqu’ils avaient manifesté aux abords du Parlement. Ils avaient été brutalement stoppés par les forces de police. De nombreux manifestants avaient été blessés ou arrêtés. Depuis, l’administration de l’université a accepté de remiser le principe d’un couvre-feu, et consenti une baisse de moitié des charges, mais elle a maintenu le tarif des chambres.

L’université Nehru, fondée au milieu des années 1960, est un symbole. Lieu de formation des élites du pays, connu pour être de gauche, l’établissement, qui compte un peu plus de 7 000 inscrits, a été longtemps un modèle, un espace de débats et de liberté d’expression et un pôle d’excellence dans les sciences humaines. Beaucoup d’étudiants pauvres des Etats du Bihar ou de l’Uttar Pradesh ont pu y accéder, grâce à une politique volontariste et à un système efficace de bourses. Elle a été la cible des nationalistes hindous dès leur arrivée au pouvoir, en 2014. En 2016, le premier ministre, Narendra Modi, a fait nommer, à la tête de l’université, un proche qui a coupé dans les budgets et remplacé de nombreux professeurs. Le syndicat des étudiants proche du Parti du peuple indien (BJP, au pouvoir) s’est érigé en milice pour faire la loi sur le campus. Sur les réseaux sociaux, les étudiants de la JNU sont pris pour cible par les trolls du BJP, traités de « paresseux » qui « survivent avec l’argent des contribuables ».

Le mouvement de protestation des étudiants démarré le 28 octobre est révélateur du climat de défiance qui règne désormais en Inde vis-à-vis des intellectuels. Ces derniers soupçonnent le gouvernement de vouloir réduire l’enseignement supérieur à une élite. « On assiste à une privatisation de l’éducation et à l’émergence de nombreuses universités privées, qui sont des enclaves d’exclusion, imposant des tarifs exorbitants », accuse l’Union des étudiants de la JNU. Selon Avijit Pathak, professeur de sociologie dans l’établissement et auteur d’une tribune au vitriol dans le quotidien The Hindu« certaines des meilleures universités sont en train de mourir. Si les universités publiques dotées d’un enseignement de qualité et abordable commencent à s’effondrer, l’esprit de la démocratie égalitaire est en danger ».

« Politiques antiéducation »

Il dénonce « une administration incompétente, incapable de communiquer avec les étudiants et les enseignants », des dirigeants nommés par le pouvoir politique, des technocrates pour diriger l’administration et l’introduction de technologies de surveillance. Les anciens présidents de l’Union des étudiants de la JNU estiment que le mouvement de protestation est un « combat pour sauver l’enseignement public et contre les politiques antiéducation du gouvernement ». En 2016, les étudiants de New Delhi avaient déjà engagé l’épreuve de force avec le gouvernement Modi pour défendre leur leader, accusé de sédition, après avoir organisé une réunion en mémoire d’un militant séparatiste du Cachemire, pendu en raison de sa participation soupçonnée à un attentat contre le Parlement indien en 2011. Les universités de tout le pays s’étaient enflammées. Déjà à l’époque, les syndicats dénonçaient les tentatives de mise au pas des universités.

Il y a quelques jours, un député du BJP, Subramanian Swamy, a proposé de fermer la JNU pour deux ans, le temps de la débarrasser des « éléments antisociaux »et de la rebaptiser pour effacer le nom de Nehru, premier chef de gouvernement de l’Inde indépendante, homme de gauche et ardent défenseur du sécularisme, honni des nationalistes hindous.

Sophie Landrin, Le Monde.fr le 28 novembre 2019