Blue Flower

 

Splendide restitution de « géographèmes » chez Élisée Reclus :

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« Dès l’origine des temps historiques, les Hindous connaissaient la vraie forme de la péninsule qu’ils habitent ; lorsque les géomètres de l’expédition d’Alexandre arrivèrent aux bords de l’Indus, les renseignements qu’on leur donna et qui furent confirmés plus tard aux ambassadeurs des rois de Syrie, leur permirent de dresser une carte parfaitement exacte dans ses contours généraux. D’après Érathostène, qui utilisa les données des explorateurs grecs, l’Inde a la forme d’un quadrilatère aux côtés inégaux, et la longueur qu’il donne à ces différents côtés coïncide, à peu de choses près, avec les véritables dimensions. Mais quoi que la régularité du pourtour de la Péninsule n’ait rien de géométrique, cependant le bel équilibre de la contrée, entre les deux mers qui la baignent à l’orient et à l’occident, et à la base des monts superbes qui la dominent au nord, devait entraîner les savants hindous à s’exagérer le rythme des formes extérieures de leur patrie. Dans la description que le sage Sandjaya fait de la des érudits ont cru comprendre que l’Hindoustan lui apparaissait sous la forme d’un triangle équilatéral parfaitement régulier, divisé en quatre triangles secondaires, égaux les uns aux autres; mais dans le même récit Sandjaya compare aussi, plus poétiquement, quoique avec moins de justesse, le « cercle de la Djambou dvipa » à un disque de guerre, puis à un lotus à quatre pétales. Cette dernière comparaison entre le pays et la « fleur sacrée » est celle qui semble avoir été le plus communément acceptée et dont parlent les pèlerins bouddhistes venus de la Chine. Des astronomes du sixième siècle de l’ère vulgaire reprennent la figure du lotus pour diviser l’Inde en neuf parties, le centre de la fleur et les huit pétales, dont le nom a du reste plusieurs fois changé. Le monde entier était lui-même comparé à une fleur immense, formée, soit de quatre, soit de sept ou neuf dvipas, « îles » ou presqu’îles, disposées en cercles concentriques autour de Mérou, la « montagne d’or », où résident les dieux. Chacun de ces cercles de terres était entouré d’un océan formé par l’ornière du chariot de Priyavata

3Ce qui s’exprime ici chez Reclus, c’est l’échec immémorial mais toujours prévisible à vouloir faire cadrer l’Inde-monde, avec ses incommensurables contradictions, dans une représentation unifiée. Une question majeure, pourtant, s’impose aujourd’hui : Bharat a-t-il des chances de devenir à moyen terme une superpuissance ? Trois dossiers au moins peuvent être ici évoqués : l’ascension mondiale de l’économie (macro-entreprises) ; l’intelligence géostratégique de l’« empire mesuré » entre offensive et accommodation (avant tout la Chine, et puis les États-Unis) ; les éventualités de chaos dans le secteur bancaire public.

Le stade des colosses

4En 2018, l’économie de l’Inde (5e) laquelle bénéficie d’une « prime de défiance » vis-à-vis de la puissance chinoise (Jean-Joseph Boillot) aurait dépassé celle de la France (6e) et du Royaume-Uni (7e) ; cela s’inscrit « dans une tendance plus large qui devrait aboutir à l’installation des pays asiatiques dans le classement des dix économies les plus importantes de la planète au cours des 15 années à venir. Ce qui s’illustre par la fièvre des reprises dans la sidérurgie indienne, le pays qui protège son industrie (surtout devant les importations chinoises) par des prix minimaux à l’importation voulant passer sur le long terme à une production annuelle de 300 millions de tonnes (et à déjà 240 millions d’ici 2030) ArcelorMittal (numéro un mondial de la sidérurgie) et Nippon Steel & Sumitomo Metal sont candidats finaux à la reprise d’Essar Steel, lourdement endetté : un projet de 5,7 milliards de dollars ; le premier majoritaire au capital et le second avec une participation à peu près égale ; les deux partenaires comptent porter la production d’Essar Steel à 8,5 millions de tonnes par an ; c’est la première fois que des multinationales participent à une telle opération sur le marché indien ; l’Inde étant selon Nippon Steel « l’un des marchés les plus prometteurs du monde avec un potentiel de croissance important à moyen et long terme et où les produits sidérurgiques fabriqués dans le pays ont une place importante » Tata Steel (cf. Basudeb Chaudhury infra) annonce l’acquisition de Bhushan Steel (BSL) par le biais de sa filiale (en entière propriété) Ba mnipal Steel Ltd (BNPL) à hauteur de 72,65 % ; c’est le premier cas tombant sous le coup de l’Insolvency and Bankruptcy Code (IBC, loi nationale sur la faillite) entré en vigueur en 2016. JSW Steel va faire fusionner Monnet Ispat avec elle-même, comme l’explique son président Sajjan Jindal qui se concentre maintenant sur l’Inde, « un marché à haute croissance » et veut passer d’une production de 18 millions de tonnes à 25 millions. L’Indien Vedanta Ltd fait l’acquisition d’Electrosteel Steels à hauteur de 90%. Le 29 juin 2018, c’est l’alliance entre Thyssen-Krupp et Tata Steel en Europe qui va ouvrir de nouvelles perspectives stratégiques au premier avec l’accord du puissant syndicat IG Metall (pour éviter les licenciements brutaux), le futur groupe devenant le deuxième fournisseur d’acier sur le continent derrière ArcelorMittal et pesant 17 milliards d’euros de chiffre d’affaires ; le tout avec pour objectif de résister à l’invasion d’acier chinois bon marché qui ne trouve plus de débouchés aux États-Unis depuis l’entrée en vigueur le 1er juin 2018 des taxes douanières américaines sur l’acier importé.

5L’Inde, au demeurant, jubile d’enfoncer le Pakistan, dès lors que Tata Consulting Services (TCS, technologies de l’information), filière du groupe Tata, pèse à elle seule plus lourd que l’ensemble des sociétés cotées en bourse de l’ennemi héréditaire, ayant franchi le « cap symbolique » des 100 milliards de dollars de capitalisation ; même au 97ème rang dans le classement de Bloomberg (Apple à 840 milliards de dollars, suivi par d’autres mastodontes comme Microsoft et Facebook), rivalisant avec le groupe américain Accenture (98 milliards) elle occupe désormais la première place à la Bourse de Bombay devant le conglomérat Reliance Industries du milliardaire Mukesh Ambani.

Entre ultranationalisme et diplomatie : la finesse de Gaesh

6On se souvient de la thèse, fructueuse, de Pierre-André Taguieff : la dénonciation du « populisme » se retourne fréquemment en « antipopulisme » susceptible d’aveugler les critiques, dès lors incapables d’appréhender les mouvements populistes – sinon de les combattre. Brexit, Trump, élections italiennes, la liste des errements de la « science » politique s’allonge.

7Dans le cas indien, la presse internationale regorge d’éléments à l’appui du « populisme » de Narendra Modi, le Premier ministre et de son parti le Bharatiya Janata Party, Parti du peuple indien (cf. les analyses de Christophe Jaffrelot infra). Dans un pays qui compte sur presque 1 300 000 êtres humains une minorité de quelque 180 millions de musulmans, l’image d’une nation hindoue s’inscrit en faux contre l’héritage d’un État séculier de « l’unité dans la diversité ». Les musulmans sont considérés par les nationalistes comme des citoyens peu fiables qui sympathiseraient avec le terrorisme, une cinquième colonne qui coopère avec le Pakistan, d’où les attaques contre des paysans auxquels est reproché d’abattre et de vendre des vaches (cf. Apratim Mukarji, Mujibur Rehman infra). Dans l’Uttar Pradesh gouverné depuis mars 2017 par le Chief Minister et grand prêtre (Mahant) du Gorakhnath Math (temple hindou de Gorakhpur), Yogi Adityanath élu sur les listes du BJP et connu pour ses positions extrémistes à l’égard des minorités religieuses, en premier lieu des musulmans, le Taj Mahal construit en 1632/1646- (48) par Shāh Jāhan et les Moghols musulmans (domination étrangère selon les radicaux hindous à l’égale du colonialisme britannique) a disparu des guides touristiques et ne fait plus partie des monuments indiens bénéficiant des fonds alloués à l’entretien du patrimoine. C’est encore, fortement voulue par Modi, la plus haute statue du monde – 192 mètres de haut à l’origine, maintenant 212 mètres, sur une île au large de Mumbai – qui représente le condottiere hindou et roi guerrier Chhatrapati Shivaji Maharaj lequel défit au XVIIe siècle l’empereur Aurangzeb de la dynastie moghole musulmane et fonda son propre royaume ; le chantier devrait accueillir ses premiers visiteurs en 2021.

8De même pour l’appropriation par le gouvernement BJP de grands personnages de l’Indépendance comme Vallabhbhai Patel (1875-1950) que le parti au pouvoir a érigé en modèle, construisant à son effigie la plus grande statue en date au 31 octobre 2018, plus de 100 000 tonnes, qui a provoqué la critique des opposants du Parti du Congrès dont le chef Rahul Gandhi fait valoir avec délectation la mobilisation d’ouvriers chinois dans l’échafaudage métallique et le revêtement en bronze ; en effet selon les nationalistes hindous Patel, le « Bismarck indien », aurait été prêt contrairement à Gandhi à défendre l’Inde par la violence et préférable à Jawaharlal Nehru en tant que Premier ministre le 15 août 1947.

9Sur le site controversé de l’ancienne mosquée d’Ayodhya, détruite par des fanatiques antimusulmans en 1992 (affrontements très violents entre fidèles des deux religions à Mumbai, Delhi et Hyderabad faisant quelque 2 000 victimes) et du lieu de naissance du dieu Rama, les nationalistes hindous ont l’intention d’ériger un « Vatican hindou » (de même que les musulmans à nouveau une mosquée). Dans ce cas le Premier ministre et le Chief Minister ne sont pas exactement sur la même ligne. Adityanath a promis de débuter la construction du temple dans les années à venir, Modi, lui, est partagé : d’une part il a besoin du vote des hindous modérés ; de l’autre les nationalistes hindous constituent aussi la base qui l’a élu. D’où les réserves du Premier ministre sur ce dossier.

10Plus généralement : la presse se plaint de manœuvres d’intimidation en cas de rapports critiques à l’endroit de Narendra Modi et du BJP. On reproche au Premier ministre de tolérer la violence à la base voire même le développement d’une culture du lynchage sous son gouvernement. Une facteur susceptible d’avoir entraîné en revanche une certaine érosion de sa popularité. Modi, en jouant la carte de l’Hindutva (hindouïté) aurait négligé un fait primordial : la société indienne est tout le contraire d’un monolithe et composée de castes spécifiques aux régions comme de sous-castes en rivalité et compétition permanentes pour les ressources politiques et économiques ; or, l’image du BJP reste associée aux castes supérieures et aux brahmanes, ce qui constitue un anathème pour les castes moins élevées. Dès lors la caste devient un substitut de classe, les partis liés à elle proliférant en particulier au nord de l’Inde et les musulmans passant souvent des alliances avec les basses castes et les dalits (opprimés, écrasés, anciennement intouchables) dont ils partagent la spoliation économique et la marginalisation politique. Paradoxalement, la caste renforce ici les bases du sécularisme contre le nationalisme hindou.

La bataille de l’encerclement

11Les Indiens n’ignorent naturellement rien de la révolution copernicienne initiée depuis l’an 2000 par le professeur Hao Xiaoguang de l’Académie des sciences chinoises, d’abord moqué comme excentrique et désormais une célébrité en Chine, en cartographie. Les cartes traditionnelles relèvent de l’ancienne suprématie des Occidentaux ; lui veut remettre le monde en ordre. Sur celle de ses cartes qui comporte au centre l’hémisphère méridional, Zhongguo se trouve au milieu, New York apparaît sur la côte ouest des États-Unis. Cette cartographie illustre le réveil géopolitique de la Chine et l’ambition de son président : installer son pays à la tête du mouvement de re-mondialisation ; le modèle ayant été adopté par l’Armée populaire de libération.

12Incarnation de la géopolitique chinoise les centaines de milliards de dollars investis dans les nouvelles routes de la Soie (One Belt, One Road) et singulièrement le China-Pakistan Economic Corridor (CPEC) qui poursuit deux objectifs : désenclaver les provinces chinoises de l’Ouest en les reliant au golfe Persique et à l’Afrique ; contrebalancer le poids de l’Inde rivale avec un Pakistan redressé (cf. Sébastien Goulard infra). Un plan Marshall de 55 (62) milliards de dollars : autoroutes, chemins de fer (emprunts à la Chine de 11 milliards de dollars), centrales thermiques et solaires, aéroport, aménagement du port en eaux profondes de Gwadar (gestion par China Overseas Ports Holding Company) peu éloigné du détroit d’Ormuz. Un succès qui reposera sur les zones économiques spéciales : extraction et traitement des richesses minières (or, diamants et marbre au centre du pays, mines de charbon), textile, électroménager, pétrochimie, sidérurgie, automobile. Sur 17 000 salariés dans les infrastructures routières et ferroviaires 6 à 7 000 sont chinois, 20 000 à 30 000 ressortissants de Pékin vivant dans le pays. Le Long-Term Plan on China-Pakistan Economic Corridor (2017-2030) confidentiel a été « révélé » au printemps 2017 par Dawn (Karachi). Le Pakistan étant perçu comme un grenier à blé avec d’énormes opportunités d’investissements. Sans compter l’aménagement le long des côtes de la mer d’Oman d’une immense zone touristique à destination des Chinois lesquels seraient (au contraire des Pakistanais en sens inverse) exemptés de visa. Le projet est élaboré en trois parties : au sud les usines et raffineries (mais absence curieuse de l’industrie automobile dont la production serait alors écoulée de Chine ?) ; réseaux de fibre optique câblés sud-nord parallèles aux pipelines et aux grandes routes, susceptibles d’assister la coopération sécuritaire et de contrecarrer les actes potentiels de terrorisme antichinois, la Chine voulant construire des « villes sûres » avec détecteurs d’explosifs et vidéosurveillance permanente ; une coopération monétaire et fiscale devant servir la stratégie diplomatique de Pékin (!).

13En somme : il s’agit ouvertement de l’instauration d’un État vassal de Pékin. Mieux : la Chine qui occupa le Tibet soutient au Népal (pas seulement) la coalition marxiste arrivée au pouvoir et veut aménager une ligne ferroviaire stratégique entre les deux pays qui passerait sous l’Everest; elle a offert des crédits au Bangladesh (cf. Shahab Enam Khan infra) à hauteur de 24 milliards de dollars pour l’aménagement de ports ; elle s’est établie au Sri Lanka en tant qu’investisseur indispensable – bail sur la gestion par Pékin du port d’Hambantota, au sud, fin 2017, pour 99 ans (cf. Laurent Amelot infra) ; elle est en train d’aménager – militarisation des routes de la Soie ! – une deuxième base militaire à Jiwani (mer/air) situé tout comme Gwadar (district de) au Baloutchistan pakistanais après Djibouti. La Chine dont la Marine croise dans l’océan « Indien » (95 % du volume des échanges en tonnage et 93 % du commerce pétrolier de Delhi) et qui y travaille à un système de surveillance sous-marine encercle l’Inde avec des investissements désignés par l’euphémisme du « collier de perles » (cf. Christian Bouchard infra).

14On comprend que Delhi ait lâché les chiens médiatiques. Des éditorialistes (ce que ne peut faire le gouvernement indien) parlent de quête d’un Lebensraum orchestré par Pékin, le concept nazi étant utilisé à dessein. D’où l’insistance de Sushma Swaraj, ministre indienne des Affaires étrangères, lors de la 2e conférence sur l’océan Indien à Colombo : Delhi exclut toute nouvelle opération de pénétration en mer de Chine méridionale ; afin de garantir croissance et prospérité dans l’océan Indien, l’effort sécuritaire de la région doit être impérativement réparti entre ceux qui l’habitent. L’alerte est donc venue des activités chinoises de pénétration. Au sommet de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (Asean) en novembre 2017 à Manille, Modi ne veut pas d’une Asie dominée par la Chine et d’une version moderne de « l’expansionnisme genre XVIIIe siècle » ; il souhaite que « la vision commune » soit partagée par des voisins du Sud-Est asiatique lesquels, s’ils ne peuvent en aucun cas renoncer aux investissements et au commerce chinois, iront volontiers s’associer à une grande puissance en devenir au sein d’un partenariat stratégique, comme en témoignent les conclusions du 69e Jour de la République le 26 janvier 2018 . S’avère toutefois la nécessité pour Delhi de bâtir dans l’océan Indien une architecture sécuritaire encore sous-développée par rapport au Pacifique et de développer ses relations de voisinage si elle veut réussir à endiguer l’avancée de Pékin dans son arrière-cour (cf. Vallabhu Srilatha, Shafick Osman) Enfin : le Quadrilateral Security Dialogue (Amérique, Inde, Japon et Australie), sorte d’Otan asiatique du point de vue chinois, et la géopolitique de l’« Indo-Pacifique » (cf. Noemi Lanna infra) conviennent à Delhi puisque le lien établi stratégiquement rehausse mondialement l’importance du sous-continent et de l’océan Indien, même si la mise en réseau des partenaires asiatique et pacifiques apparaît simultanément comme l’expression d’un doute quant à la volonté du Président Donald Trump de prendre la direction d’une alliance dans la région (cf. Isabelle Saint-Mézard infra).

Inde et Chine La guerre – ou la paix – des mondes

15Point n’est besoin de recourir à des géographismes – l’Inde avec la Chine contre les États-Unis parce qu’asiatiques – pour constater que la politique de Delhi est pourtant « calibrée de sorte à ne pas provoquer Beijing outre-mesure » ; elle sait que la Chine peut lui infliger des dommages disproportionnés ou bien à travers le Pakistan, ou bien le long de la frontière sino-indienne . La destination favorite de Narendra Modi semble d’ailleurs la Chine : six visites dont deux en 2018. Car en dépit de sa réputation de nationaliste intransigeant, Modi est prêt à surmonter la méfiance quand il s’agit d’intensifier la coopération : « un immense trésor qui reste à découvrir » selon le Premier ministre chinois Li Keqiang. 70 milliards d’échanges en 2015 (et en 2018 un déficit commercial de 53 milliards de dollars pour l’Inde avec la Chine, son plus important partenaire commercial, depuis le début de l’exercice fiscal 2017-2018, d’avril à janvier). L’Inde veut relancer l’investissement étranger dans les infrastructures – un atout en prévision des élections générales de 2019 –, développer ses centrales électriques et stimuler à nouveau son secteur manufacturier ; elle souhaite aussi obtenir un meilleur accès au marché chinois. Mieux : en avril 2018 la Chine et l’Inde veulent en finir avec la parenthèse de « face à face hostile » sur le plateau de Doklam (territoire disputé entre Chine et Bhoutan, allié de l’Inde) après l’incident de 2017 ; lors du 5e Dialogue économique stratégique entre l’Inde et la Chine, les Indiens proposent aux Chinois de se substituer aux agriculteurs de l’Iowa et de l’Ohio pour les livraisons de soja et de sucre en échange d’investissements dans les projets d’Alliance solaire internationale et de « Logement pour tous en Inde d’ici 2022 » de Modi de même que dans le textile, le cuir, l’agro-alimentaire, les composants électroniques, les produits pharmaceutiques et la recherche-développement. Qui plus est, l’Inde est devenu le premier récipiendaire de la Banque asiatique d’investissement pour les infrastructures (BAII), basée à Shanghai et fondée à l’initiative de la Chine, avec plus d’un milliard de dollars de prêts, soit près du quart du total des aides débloquées.

Les « petites » différences

16Fin décembre 2017, l’Inde vote pour la résolution de l’Assemblée générale des Nations unies condamnant la reconnaissance de Jérusalem comme capitale d’Israël par les États-Unis (sans au minimum s’abstenir comme le Bhoutan) : ont joué ici l’importance des livraisons d’hydrocarbures à partir des pays arabes et de l’Iran, la peur que ces derniers ne soutiennent le Pakistan au Cachemire et sans doute aussi le fait que les États-Unis avaient voté en novembre contre la candidature d’un Indien (par la suite élu consécutivement au désistement du Britannique soutenu) à la Cour internationale de justice. Sans pour autant satisfaire, en revanche, le monde arabe où des diplomates saoudiens, égyptiens et autres ont demandé à New Delhi de s’exprimer avec force contre la démarche de Washington, une demande qui avait fort peu de chances d’être satisfaite (cf. Efraim Inbar infra). Tout cela sans que l’Inde remette en cause le rapprochement avec les États-Unis et Israël : intérêt pour les équipements de détection (surveillance des frontières), pour les techniques d’irrigation, pour les échanges culturels notamment dans le domaine cinématographique). Cependant : tant l’Amérique que l’Iran s’emploient à rallier l’Inde. Le second est le troisième pourvoyeur de pétrole du sous-continent après l’Irak et l’Arabie saoudite : 18,4 millions de tonnes sur les dix mois de l’année budgétaire ; la deuxième vague de sanctions américaines renouvelées contre l’Iran à partir du 5 novembre (date butoir) aurait pu être pour Delhi un coup très dur. Les Indiens espéraient que s’ils transigeaient sur le pétrole iranien les Américains agiraient de même quant aux taxes sur l’acier et l’aluminium (25 %) ; les raffineries indiennes ayant déjà commencé à diminuer leur dépendance de Téhéran. Autre espoir, on se souvenait à Delhi que pendant la phase 2012-2015 des sanctions, Washington avait excepté les pays réduisant leurs importations à un rythme de 20 % tous les six mois ; d’autant que les Indiens achètent de plus en plus de pétrole en Amérique, 800 % de plus en mai 2018 par rapport à la même période en 2017 et ce malgré les coûts élevés du transport. L’Inde a eu momentanément raison puisqu’elle fait partie des huit pays à dérogation qui peuvent continuer à importer du pétrole et du gaz iranien pour une période évidemment limitée à un maximum de six mois, prenant entre-temps des mesures pour suspendre tout à fait les affaires avec Téhéran. En sens inverse, Téhéran et Delhi réfléchissaient, compte tenu des sanctions qui s’annonçaient, à un retour au vieux régime commercial d’un paiement de 55 % en euros à travers la Halk Bank ( siège à Ankara) et à hauteur de 45 % en roupies indiennes sur les comptes de sociétés pétrolières iraniennes à l’UCO Bank d’État (Calcutta). L’Inde aurait selon les médias permis à la banque iranienne (cotée en Bourse) Pasargad de s’installer à Mumbai. Et puis : les Indiens tentent de développer en Iran le port de Chabahar en tant que concurrence (très loin du compte) avec celui de Gwadar ; or Téhéran aurait menacé de geler les investissements indiens à Chabahar en cas d’abandon des importations de pétrole par Delhi. Ce que les Indiens veulent à tout prix éviter, car ils appréhendent le port en tant qu’avant-poste maritime contre l’expansion chinoise dans l’océan Indien ; rien d’étonnant à ce que Delhi présente semblable stratégie comme étant dans l’intérêt des Américains.

Attention banques publiques ! Apocalypse tomorrow ?

17Encore faut-il pour financer des projets géopolitiques que l’Inde échappe à l’année terrible où son secteur bancaire passe par une crise difficile. Le problème, ce sont les banques publiques (trois quarts des dépôts en Inde). La somme de leurs créances douteuses a dépassé le seuil de 5 % du PIB ; les analystes les estiment à jusqu’à 150 milliards de dollars, soit en moyenne presque 76 % et plus de leurs actifs nets (pour certaines même au-delà). L’exercice annuel (clos fin mars 2018) « n’a rien de glorieux » : 17 des banques publiques indiennes ont accumulé des pertes jusqu’à 11,4 milliards de dollars, dont 8,6 rien que pour le dernier semestre. Si le taux de croissance de 7 % attendu s’amoindrissait en cas de crise commerciale ou dans le cadre de l’affrontement monétaire, il y a fort à parier que le pays serait durement touché. D’où la volonté de Narendra Modi de « nationaliser » le problème en faisant supporter la responsabilité à l’ensemble de la population via l’impôt. Mais la Reserve Bank of India (RBI) veille : 11 des 22 banques publiques sont interdites d’emprunts ; l’Industrial Development Bank of India (IDBI) a dû fusionner avec la Life Insurance Corporation of India afin de renforcer son capital. Cela ne résoudra pas le problème. La loi qui devait apporter une solution aux erreurs d’octroi de crédit accumulées pendant des années vient d’être retirée par le gouvernement ; il reste donc difficile de se séparer de crédits en souffrance ou de vendre les instituts publics ; la création de nouvelles banques privées est pratiquement impossible faute de cadre légal. Si venait à se produire en Inde un Lehman Brothers les épargnants indiens, dont le seul espoir réside dans la relativement faible internationalisation du marché, ne seraient pratiquement pas garantis. En outre, dès lors que les banques publiques ont démesurément accordé des prêts, elles ne s’y risquent plus pour éviter de nouvelles erreurs techniques ; le manque d’investissements pèse sur l’économie indienne depuis des années. Une charge qui serait encore plus lourde en cas d’affaiblissement mondial de la croissance. La question, stratégique, de la consolidation du secteur bancaire public, comptera à coup sûr aux élections de 2019.

18PS Passionnante réflexion d’Alain Lamballe (cf. infra) : « Le sort de la partie du Cachemire sous administration indienne pourrait bien se décider par la démographie », le taux de natalité des musulmans s’accroissant massivement dans la vallée de Srinagar : plus de 99,1 % de la population et doublement des naissances de 2001 à 2011 (les deux recensements indiens), ce qui favorise un déplacement de musulmans vers le Jammu à majorité hindoue ou le Ladakh où les bouddhistes sont maintenant minoritaires ; le Jammu reste majoritairement hindou, mais avec une augmentation du nombre de naissances de 19 % – ce qui est beaucoup – sans commune mesure avec le nombre de naissances musulmanes. Enjeu de ce mouvement démographique délibéré du point de vue des séparatistes et de la communauté musulmane : le rattachement au Pakistan, voire – solution préférée et incluant la partie du Cachemire sous administration de l’Inde – l’indépendance. Cependant, poursuit Lamballe : outre les Indiens hostiles aux deux éventualités et les Pakistanais qui s’opposent à l’indépendance, « La Chine souhaite avant tout maintenir le statu quo qui lui assure un libre passage entre le Xinjiang et le Baloutchistan » ; un Cachemire indépendant aurait qui plus est deux conséquences extrêmement négatives pour Pékin : un blocus possible de l’axe de transit en direction de la mer d’Arabie ; un « foyer d’islamisme militant pouvant se répandre parmi les Ouïghours du Xinjiang ».

Michel Korinman*, L’Inde en (super)puissance,        
in Outre-Terre 2018/1-2(N°54-554) pages 9 à 24

* Professeur de géopolitique à l’université de Paris-IV Directeur de la revue Outre-Terre.

 

 L’article original

 

(Cairn.info est un portail internet lancé en 2005 à l'initiative de quatre maisons d’édition, BelinDe BoeckLa Découverte et Érès, auquel la Bibliothèque nationale de France s'est associée en 2006, puis les Presses Universitaires de France (PUF) en 2014.)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Carte n° 1

La forme de l’Inde d’après des documents anciens

La forme de l’Inde d’après des documents anciens

 

Carte n° 2

La carte de l’Inde selon Varahamihira

La carte de l’Inde selon Varahamihira

 

Source : Ibid., p.24

 

 

Carte n° 3

États et territoires de l’Inde

États et territoires de l’Inde

 

Source : The Primary School Atlas of Mauritius, 4th Edition, Osman Publishing, Maurice, 2017.

 

Carte n° 4

Voie ferrée en projet Chine-Népal

Voie ferrée en projet Chine-Népal

 

Source : Tahchi Belgacem