Blue Flower

 

La victoire électorale des Rajapaksa au Sri Lanka lors de la présidentielle du 16 novembre est un nouvel épisode de la montée des régimes autoritaires en Asie du Sud.

 

Tokyo Le retour des frères Rajapaksa au pouvoir au Sri Lanka a suscité la liesse et l’enthousiasme de leurs partisans nationalistes bouddhistes. Mais il a de quoi glacer d’angoisse ceux qui se soucient de l’avenir de l’île. Gotabaya Rajapaksa, secrétaire à la Défense pendant la guerre civile, a terminé largement en tête du scrutin présidentiel du 16 novembre, à l’issue d’une campagne marquée par les profondes divisions ethniques. Ce qui semble annoncer un retour au style autocratique qu’affectionnait son frère Mahinda Rajapaksa, président du pays de 2005 à 2015. Mais surtout, ce résultat s’inscrit dans une tendance plus générale, et plus alarmante : l’ascension de la démocratie illibérale en Asie du Sud, le Sri Lanka rejoignant notamment l’Inde et le Bangladesh, qui ont aussi voté pour un dirigeant qui prône un nationalisme musclé sans autrement s’embarrasser des subtilités des règles constitutionnelles.

En 2009, Mahinda Rajapaksa a mis fin à la guerre civile qui déchirait le pays par une victoire sanglante et coûteuse, puis a pris la tête d’un gouvernement surtout connu pour ses projets de construction irréalistes financés par la Chine [qui a en conséquence pris le contrôle du port de Hambantota] et pour ses violations systématiques des droits de l’homme. La minorité tamoule a appris à craindre le pouvoir de la famille Rajapaksa – d’où son vote massif en faveur de l’opposition lors de la présidentielle –, de même que les journalistes et les défenseurs des droits civiques. Aux heures les plus sombres, le Sri Lanka a acquis la sinistre réputation d’être un pays où quiconque dénonçait le gouvernement pouvait disparaître, embarqué dans de mystérieuses camionnettes blanches. D’un point de vue formel, l’élection de Gotabaya Rajapaksa montre une démocratie sri lankaise qui se porte plutôt bien. Cette élection semble s’être déroulée de façon libre et équitable, et la transmission du pouvoir s’est effectuée sans heurt. Pourtant, le succès de Gotabaya Rajapaksa ne va pas manquer de susciter l’inquiétude quant à l’avenir de la démocratie dans le pays, entre autres parce qu’il a promis de nommer son frère Premier ministre.

Et ainsi le Sri Lanka emboîte-t-il le pas à une tendance régionale, dont l’Inde est l’exemple le plus évident. Sous la férule du Premier ministre nationaliste hindou Narendra Modi, l’Inde connaît un net recul du libéralisme de sa société, avec le déclin des institutions indépendantes, une liberté d’expression qui est rognée, et une peur qui croît dans les rangs des minorités religieuses. Cela vaut plus ou moins aussi pour le Bangladesh. À la fin de l’an dernier, la Première ministre, Sheikh Hasina, a remporté une troisième victoire écrasante, récoltant près de 96 % des suffrages exprimés lors d’élections largement considérées comme truquées [l’opposition étant totalement muselée]. À l’occasion d’un récent déplacement à Dhaka, j’ai croisé bien peu d’observateurs politiques qui étaient disposés à dépeindre leur pays comme une démocratie pluraliste fonctionnelle. Au lieu de cela, alors que les opposants de Hasina croupissent en prison, ils se font à contrecœur à l’idée que leur État est désormais bel et bien un système à parti unique.

Les recherches universitaires confirment ces impressions. Ces cinq dernières années, l’Inde et le Bangladesh ont enregistré des décrochages importants dans le classement des démocraties selon un indice établi par le projet Varieties of Democracy [“Diversité des démocraties”] de l’université de Göteborg, en Suède.

Ce virage entamé par l’Asie du Sud a de quoi surprendre. Pas plus tard qu’en 2013, dans un article intitulé “Une région avance vers la démocratie”, le New York Times se réjouissait de l’émergence démocratique dans cette partie du monde qui, à l’exception de l’Inde et du Sri Lanka, avait historiquement été gouvernée par un “fourre-tout de monarchies, de dictatures et de régimes militaires”. Aujourd’hui, la tendance s’inverse, avec un virage démocratique illibéral en Asie du Sud. Cette situation a deux causes principales, la première étant les questions de sécurité.

Au Sri Lanka, la victoire de Gotabaya Rajapaksa doit beaucoup à sa solide réputation d’intransigeance militaire. Les électeurs se sont tournés vers lui après les attentats meurtriers du dimanche de Pâques début 2019, quand des terroristes locaux liés à l’État islamique se sont attaqués à des églises et des hôtels, faisant plus de 200 morts. Les élections indiennes en mai ont fonctionné sur le même schéma : Modi doit son succès à la ligne dure adoptée face aux tensions militaires avec le Pakistan et aux attaques terroristes dans la région du Cachemire [Modi a imposé au Jammu-et-Cachemire un couvre-feu permanent et lui a retiré son statut d’État en août].

Désir de stabilité. Le deuxième facteur est le désir de stabilité. Les partis politiques plus progressistes sont malheureusement associés à la corruption, aux dérives et à l’inaction. Rajapaksa a également remporté la victoire au Sri Lanka parce que le gouvernement de ces cinq dernières années s’était distingué par ses divisions et son immobilisme, et notamment son peu de résultats en matière de réforme économique.

Les parallèles sont évidents entre les scrutins au Sri Lanka et en Inde. Il s’agissait de choisir entre un dirigeant progressiste mais jugé inefficace – Sajith Premadasa au Sri Lanka et Rahul Gandhi en Inde – et un dirigeant jugé efficace mais inquiétant. Dans les deux cas, les électeurs ont préféré l’homme fort. C’est à peu près la même chose au Bangladesh, où Sheikh Hasina a été élue parce qu’elle avait mis fin à dix ans d’instabilité électorale.

En d’autres termes, les électeurs se sont tournés vers des dirigeants illibéraux en grande partie parce que les progressistes n’avaient pas tenu leurs promesses. Sous les Rajapaksa [au pouvoir entre 2005 et 2015], le Sri Lanka s’est transformé à une vitesse stupéfiante, passant d’une démocratie sudasiatique désordonnée et incontrôlable à un régime plus proche des autocraties illibérales de l’Asie de l’Est. Et malheureusement, ce style de gouvernement est en train de faire florès.

 

James Crabtree Nikkei Asian Review (extraits) le 18 novembre 2019

In Courrier International le 21 novembre 2019.