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Membres de divers groupes extrémistes lors d’une manifestation à l’occasion du 25e anniversaire de la démolition de la mosquée d’Ayodhya, à Chandigarh, en Inde, le 3 décembre 2017. REUTERS/Ajay VermaMembres de divers groupes extrémistes lors d’une manifestation à l’occasion du 25e anniversaire de la démolition de la mosquée d’Ayodhya, à Chandigarh, en Inde, le 3 décembre 2017. REUTERS/Ajay Verma

 

La Cour suprême indienne a rendu, samedi 9 novembre, son verdict sur l’appartenance du site d’Ayodhya, disputé depuis des décennies aux musulmans par les nationalistes hindous. Comme le prédisait le journal Hindustan Times, ce sont ces derniers qui ont obtenu gain de cause. 

Le conflit d’Ayodhya imprègne la vie du pays pratiquement depuis l’indépendance.

Il est tantôt vif, tantôt en sommeil. Les partis politiques ont parfois pris des décisions qui en ont fait le sujet le plus controversé, et, à d’autres moments, ils se sont efforcés de le minimiser. Il a provoqué les émeutes les plus violentes qu’ait connues le pays, mais a aussi fait naître l’espoir qu’il pourrait devenir le symbole de l’entente entre les communautés – rarement, il est vrai.

Ce site a mis à l’épreuve l’Inde en tant que démocratie constitutionnelle laïque. Il a été à la source de la rupture politique la plus fondamentale qu’ait connue le pays en trente ans. Il constitue un symbole de renouveau religieux et national pour ceux, et ils sont nombreux, qui pensent être en train de rectifier un tort historique. Et il illustre ce qu’une politique de haine, de communautarisme, de violence et de violation de la loi peut faire à un pays.

Un miroir de l’Inde

L’audience de la Cour suprême sur la propriété [hindoue ou musulmane] du site de la Ram Janmabhoomi Babri Masjid [également connue sous le nom d’Ayodhya] est achevée, et les arguments juridiques qui ont été présentés vont être disséqués [cet article a été écrit avant que la Cour suprême ne rende son verdict, le 9 novembre, en faveur des hindous].

Fondamentalement, cependant, la question ne relève pas du droit mais de la politique : il s’agit de savoir comment l’Inde se voit elle-même.

On peut faire remonter l’origine du conflit au XIXe siècle, voire à la construction de la mosquée au XVIe siècle. Mais, pour avoir une idée du temps depuis lequel il affecte la vie politique depuis l’indépendance, songez à ceci : un Indien âgé aujourd’hui de 70 ans venait à peine de naître quand l’installation d’une statue de Rama [divinité de l’hindouisme] sur le site de la mosquée, que les hindous considèrent comme le lieu de naissance du dieu, a déclenché une controverse en décembre 1949.

Frénésie

Un Indien âgé de 33 ans naissait à peine quand le Premier ministre Rajiv Gandhi a décidé d’officialiser le caractère de lieu de culte hindou, en 1986. Et un Indien qui approche de la trentaine n’a aucun souvenir, ou alors très vague, de la frénésie qui a marqué le mouvement et la grande marche lancés par [le président du Bharatiya Janata Party, le BJP, parti nationaliste hindou] L.K. Advani en 1990 [pour exiger la construction d’un temple de Rama à Ayodhya], de la démolition de la mosquée Babri le 6 décembre 1992 [par des extrémistes hindous] et des émeutes qu’elle a provoquée dans tout le pays.

1949, 1986, 1990 et 1992 ont pourtant contribué à faire de l’Inde ce qu’elle est aujourd’hui. Ces événements expliquent les lignes de faille qui divisent la vie politique indienne. Ils ont redonné une nouvelle vie au BJP [actuellement au pouvoir], qui avait été réduit à deux sièges au Parlement lors des élections de 1984, mais qui a décidé de mettre la question au cœur de son programme en 1989.

“Pseudo-laïcité”

Graduellement, ils ont banalisé auprès du grand public le concept [nationaliste hindou] de “pseudo-laïcité”, dont on use pour qualifier ceux qui n’affirment le principe de la laïcité que pour mieux prêter attention aux sentiments minoritaires [musulmans] et ignorer ceux de la majorité [hindoue] – un concept qui n’a cessé de gagner du terrain dans la classe politique et mis les partis laïques traditionnels sur la défensive. Ils ont contribué à l’accession au pouvoir du BJP dans les années 1990. Et ils ont fait apparaître dans ce parti une nouvelle génération de dirigeants qui ont été socialisés dès le début de leur carrière dans le mouvement et y adhèrent sans états d’âme.

Le Premier ministre Narendra Modi est l’un d’entre eux. C’est lui qui avait organisé la marche d’Advani dans l’État du Gujarat. Ayodhya allait continuer à apparaître dans sa vie politique. En 2002, l’attaque puis l’incendie d’un train, à Godhra, transportant des pélerins [hindous] revenant du site ont provoqué des émeutes dans le Gujarat [faisant autour de 2000 morts parmi les musulmans] et cimenté la base politique de Modi.

Ce n’est peut-être pas une coïncidence si la question approche de sa résolution alors que Modi dirige un gouvernement fédéral à majorité BJP qui ne dissimule ni son idéologie [nationaliste hindoue] ni son programme [basé sur la discrimination à l’égard des musulmans].

Fracture au Congrès

La question a également eu un effet profond sur les autres partis. C’est Ayodhya qui a causé une faille profonde au sein du parti du Congrès : la démolition de la mosquée s’est produite à l’époque du gouvernement P.V. Narasimha Rao, et certains ont avancé qu’il n’en avait pas fait assez pour l’empêcher. Vinay Sitapati, son biographe le plus accompli, est cependant convaincu que le Premier ministre n’avait pas délibérément laissé faire et que la Constitution ne lui donnait pas beaucoup de possibilités d’action.

Quoi qu’il en soit, les événements de 1992 ont fait voler en éclats les perspectives politiques et électorales du parti du Congrès dans le nord du pays : ses électeurs traditionnels ont pris leurs distances – les “castes supérieures” [hindoues] sont allées vers le BJP, et les musulmans vers des formations pour la “justice sociale”, par exemple le Samajwadi Party de Mulayam Singh Yadav, dans l’Uttar Pradesh, et le Janata Dal, puis le Rashtriya Janata Dal de Laloo Prasad dans le Bihar. La déliquescence du parti du Congrès dans le centre du pays et la montée – et maintenant le reflux – de ces formations régionales sont liées à Ayodhya.

“Hindu rashtra”, l’État hindou

Le conflit a cependant eu un effet encore plus fondamental dans le domaine social. Un grand nombre d’hindous se sont mis consciemment ou inconsciemment à adopter l’idée d’un “hindu rashtra”, un État hindou qui compenserait les siècles d’oppression infligés par les “envahisseurs musulmans” [l’empire Moghol fondé en 1526] puis par les Britanniques. Les musulmans ont commencé pour leur part à éprouver un profond sentiment d’insécurité. Ils se sont mis à s’interroger sur l’architecture laïque de l’État et la place qu’ils y occupaient. La démolition de la mosquée a provoqué des émeutes [faisant 2000 morts] dans tout le pays et on s’est sérieusement demandé si l’Inde était capable de protéger la diversité religieuse [conformément à la Constitution].

Une chose est sûre, la question d’Ayodhya a été mise en avant ou enterrée en fonction des exigences politiques. À certaines périodes, le BJP a jugé utile de la mettre en avant, mais à d’autres il a décidé de ne pas en parler, car ses partisans commençaient à s’interroger sur son engagement. Les autres partis “laïques” ont eux aussi évoqué la démolition [de la mosquée] pour mettre en doute l’engagement du BJP envers la Constitution, mais ils ont eux aussi fini par cesser d’en parler au fur et à mesure que le souvenir s’en estompait et que le soutien de la population pour le temple [hindou] grandissait.

Éviter la violence

C’est dans ce contexte que la Cour suprême est sur le point de rendre son arrêt ultime sur Ayodhya, à la mi-novembre 2019. [Elle l’a rendu le 9 novembre].

Le Premier ministre Modi devra faire preuve d’une habileté politique extraordinaire à cette occasion en tant qu’homme d’État. Il devra en effet tendre la main aux minorités et apaiser leurs incertitudes. Les musulmans sont de plus en plus nombreux à penser que si les hindous tiennent tant [à construire un temple de Rama sur le site], ils devraient leur donner satisfaction.

Le gouvernement de l’Uttar Pradesh a déployé des troupes sur place. Il faut en effet à tout prix éviter la violence. L’arrêt de la Cour suprême, s’il est favorable [aux hindous, ce qui est le cas], ne doit donc susciter ni triomphalisme ni amertume. Et il ne doit pas faire obstacle à l’autre dossier en cours devant la justice – un éventuel complot qui serait derrière la démolition de la mosquée. Cet événement a fait naître de graves questions sur l’État de droit en Inde, et les responsabilités dans cette affaire n’ont rien à voir avec la question de la propriété du site.

Ayodhya est devenue le synonyme de tous les grands débats qui agitent la vie publique indienne : la laïcité, le nationalisme hindou, la Constitution, les liens intercommunautaires, l’État de droit, les injustices historiques et les mouvements politiques relatifs à l’identité. Un chapitre de l’histoire indienne est en train de se terminer.

Prashant Jha, Hindustan Times, le 8 novembre  2019

Traduit dans Courrier International le 14 novembre 2019

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