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Dans la capitale indienne, l’une des plus polluées au monde, les plus pauvres vivent au milieu de la circulation automobile, le nez dans les gaz d’échappement.

 

Un homme attend le bus dans une rue polluée de New Delhi, le 4 novembre.Un homme attend le bus dans une rue polluée de New Delhi, le 4 novembre. PRAKASH SINGH / AFP

 

 

LETTRE DE NEW DELHI

Quand New Delhi a atteint un pic de pollution historique, dimanche 3 novembre, avec plus de 1 000 microgrammes de particules fines par mètre cube d’air, Sanjana et son frère se sont postés, comme chaque jour, au milieu de la circulation. Dans un air littéralement irrespirable, elle a continué à slalomer entre les voitures arrêtées au feu rouge, pour mendier quelques roupies. Sa vie se résume à un carrefour. La petite fille a 7 ans. Elle a échoué là avec sa famille, sur un trottoir de la capitale indienne, à côté d’un entrelacs de voies fréquentées chaque jour par des millions de véhicules. Ses poumons sont sans doute ceux d’un gros fumeur. Elle n’en sait rien, n’a jamais vu de médecin. L’atmosphère est une puanteur, saturée de polluants, qui agresse les yeux, la gorge, les poumons et suscite des maux de tête fréquents.

Inégalités sociales

Comme Sanjana, ils sont des milliers de sans-abri à vivre au ras du bitume de l’une des villes les plus polluées au monde. Des paysans des États voisins, obligés de quitter leurs lopins de terre, des orphelins, des malades en attente d’une prise en charge par l’hôpital public. Les carrefours, les trottoirs et les couloirs qui séparent les axes de circulation sont parsemés de matelas de fortune, d’habits accrochés au grillage. Les plus pauvres respirent les particules à pleins poumons.

Dans la mégapole de vingt millions d’habitants, la pollution est un démultiplicateur d’inégalités sociales. Il suffit de se balader dans les rues pour visualiser les strates de la société. Les rickshaws, les vendeurs de rue, les ramasseurs d’ordures, les gardiens d’immeubles vivent en permanence en extérieur, sans aucune protection. Un masque de moyenne qualité coûte 300 roupies (3,80 euros), une fortune pour ceux qui vivent avec moins de 4 000 roupies (50 euros) par mois.

Les riches Delhiites respirent le même air, mais habitent les quartiers verts de New Delhi, dessinés par les Britanniques, bordés de parcs, équipent leurs appartements de purificateurs et portent des masques. Ils évitent les exercices en extérieur et fréquentent les salles de sport, travaillent dans des bureaux où l’air est filtré, et s’échappent en week-end.

Si la réponse des autorités est indigente, c’est sans doute que la pression de l’opinion est trop faible. Les habitants qui manifestent pour exiger des mesures ne sont qu’une poignée. Le 6 novembre, alors que la ville suffoquait dans le smog, ils étaient tout juste 1 000 devant la Porte de l’Inde (Gate of India), non loin des centres de décision, pour demander au gouvernement d’agir.

Un sujet encore mineur

Un smog de pollution recouvre les rives du fleuve Yamuna après les célébrations du festival Chhath, le 3 novembre à New Delhi.Un smog de pollution recouvre les rives du fleuve Yamuna après les célébrations du festival Chhath, le 3 novembre à New Delhi. SAJJAD HUSSAIN / AFP

Chaque année depuis dix ans, les mêmes causes produisent les mêmes effets. New Delhi subit de mi-octobre à février une extrême pollution, en raison des brûlis des paysans dans les États voisins, de la congestion automobile, des industries polluantes, des chantiers de construction et de démolition ou de la combustion des déchets. A chaque pic, l’Etat prend des mesures d’urgence, comme la circulation alternée, l’arrêt des générateurs diesel, la distribution de masques aux écoliers, l’interdiction des pétards. Mais rien n’est fait pour s’attaquer au problème de fond.

Il faudrait investir massivement dans les transports publics, décourager l’usage de la voiture individuelle, développer les infrastructures, comme le traitement des ordures, soutenir les paysans pour les aider à s’équiper de machines, et interdire les diesels. La mégapole est asphyxiée par les gaz d’échappement des camions hors d’âge qui circulent toute la nuit.

En visite à New Delhi le jour du smog, Angela Merkel a promis une aide de 1 milliard d’euros sur cinq ans pour développer des transports écologiques et équiper les villes de bus électriques. La chancelière allemande, obligée d’assister à des cérémonies officielles en extérieur, a exhorté le gouvernement à lutter contre le fléau de la pollution.

Le gouvernement de Delhi dirigé par Arvind Kejriwal, qui avait promis d’endiguer le fléau, s’est offert des pages de publicité entières dans la presse indienne pour assurer que la pollution a baissé de 25 % et renvoyer la responsabilité du smog sur les États voisins, le Pendjab et l’Haryana où les paysans continuent malgré les interdictions de brûler les résidus de leur récolte, pour pouvoir semer plus vite.

Comme chaque année, la Cour suprême, saisie du dossier a pointé l’incurie des dirigeants, nationaux et locaux : « Les gens sont en train de mourir. Delhi étouffe et nous ne sommes pas en mesure de l’empêcher. Ce n’est pas acceptable dans un pays civilisé », s’est insurgé un juge.

L’environnement en Inde est encore un sujet mineur. La pollution de l’air n’est pas une particularité de la capitale : les quatorze villes les plus touchées au monde par ce fléau se trouvent en Inde. Sanjana respirera encore longtemps un air toxique.

Sophie Landrin, Le Monde.fr le 12 novembre 2019