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New Delhi, ville la plus polluée au monde, est cachée depuis plusieurs jours sous un épais brouillard de pollution. Si ce n'est pas la première fois que cela se produit dans la capitale indienne, cet épisode est particulièrement violent.

 

Atlantico : La Chine, dont le miracle économique s'est en grande partie appuyé sur des fortes production d'acier, de charbon et de ciment, était, jusqu'à il y a encore peu, un des pays où la qualité de l'air est la plus mauvaise. Mais aujourd'hui, l'Inde arrive bien avant la Chine dans les classements de pays les plus pollués au monde. 

 

Atlantico : Ces derniers jours, New Delhi était emprisonnée sous un épais brouillard de pollution atmosphérique, l'un des plus violents que la ville ait connu jusqu'à présent.

Jean-Baptiste Renard : Plusieurs facteurs sont rentrés en jeu. Premièrement, les conditions météorologiques qui ont été favorables à l'apparition de la pollution. Typiquement, à cette saison, il n'y a pas de vent, pas de pluie, donc il y a beaucoup de pollution liée à l'activité industrielle, au trafic routier, au chauffage. En été, on a plutôt une pollution gazeuse par l'action de la chaleur du soleil. En cette saison, c'est plutôt une pollution particulaire. Donc les conditions météorologiques locales sont un facteur important en Inde. De même, si cet hiver à Paris nous avions un anticyclone qui durait une semaine ou deux semaines, nous aurions un gros pic de pollution.

 Le deuxième problème en Inde, c'est qu'il y a en centre-ville une grosse activité industrielle, du chauffage, du transport, et rien n'est régulé. Donc quand il n'y a ni vent ni pluie pour disperser ou étaler toutes ces émissions, elles restent au-dessus de la ville. Par conséquent, New Delhi est un des endroits les plus pollués au monde actuellement.

D'après les classements récents diffusés par la BBC, New Delhi est l'endroit le plus pollué du monde.

Tout à fait, c'est un véritable drame actuellement. 

La Chine, qui était extrêmement polluée à une époque, a pris des mesures, ils ont pris conscience du problème pour des raisons internes et externes, c'est-à-dire pour l'image de marque du pays. Le problème de l'environnement est un problème qui est traité en Chine - tout n'est pas fait, ni bien fait, mais il y a une conscience du problème, éviter les dégâts et améliorer la qualité de l'air fait partie de la planification chinoise.

 En Inde, ce n'est pas du tout le cas. En Inde, ce qui compte c'est le développement économique, c'est de maximiser l'activité, et la population respire ce qu'elle peut respirer. De la même façon qu'on ne se préoccupait pas de la qualité de l'air en Europe au XIX siècle.

C'est donc par ces raisons qu'on peut expliquer que les taux de pollution ne cessent de s'accroître en Inde alors qu'ils s'amoindrissent en Chine ?

Oui, cela tient à la volonté politique de lutter contre la pollution.

À Pékin, depuis le plan du gouvernement de 2013, la situation s'est améliorée. Si la volonté manque, l'Inde a-t-elle du moins les moyens de mettre en place un tel plan ?

Ce qui est vraiment crucial, c'est le manque de volonté.

En Chine, c'est simple : quand une décision est prise par l'Etat elle est appliquée, par les moyens qu'on sait. Il n'y a pas d'autres voies possibles, c'est un fait. En Inde, c'est beaucoup plus difficile. S'il y avait une volonté, serait-elle facile à mettre en place ? C'est un pays plus libre, c'est une démocratie, avec certaines limites certes, mais l'Inde est plus démocratique que la Chine. Je ne fais pas l'apologie de la dictature. Mais en Inde, ce qui est clair, c'est que la pollution n'est pas à l'ordre du jour, ce n'est pas un problème pris à bras le corps.

Dans le cas chinois, quelles mesures avaient été prises ?

Réduire la circulation, supprimer l'activité industrielle des centres-villes, voir arrêter la circulation les jours de pollutions. C'était des mesures souvent très radicales. Mais de fait, si vous enlevez les industries des centres-villes, vous limitez beaucoup le problème. Brûler du charbon ou du bois en centre-ville génère une pollution très importante.

Finalement le gouvernement indien a répondu à l'épisode de pollution par une mesure de circulation alternée à New Delhi, qui ne s'applique pas forcément aux conductrices et aux deux-roues. C'est en décalage avec ce qu'il faudrait faire pour enrayer la pollution ?

C'est en décalage complet.Mais les indiens ont besoin de se chauffer, de faire la cuisine, etc. C’est un mode de vie complet auquel il faudrait repenser. 

Vous disiez que ce n’est pas une priorité. Narendra Modi ventait cette semaine la qualité de vie en Inde, ce qui parait ironique étant donné la réalité. Est-ce que le gouvernement a du moins pris conscience de la gravité de la pollution? 

Je ne peux pas répondre à leur place. Mais si on le sait, ils le savent. Il y a des centres d’études qui mesurent la pollution, il y a des études scientifiques qui se font en Inde. On en voit beaucoup plus en Chine qu’en Inde toutefois. Je suis surpris de la liberté des scientifiques chinois qui publient les chiffres de pollution dans leurs villes. On retrouve beaucoup d’articles sur la pollution chinoise dans les revues scientifiques. On en trouve beaucoup moins sur la pollution indienne. 

Le gouvernement indien connait forcément les chiffres. Peuvent-ils faire quelque chose, et veulent-ils faire quelque chose? Ce n’est plus de mon ressort de répondre.

Quelles mesures pourraient-ils mettre en oeuvre? 

Il faut attaquer les sources de pollutions, et le principal c’est l’activité industrielle en centre ville, c’est le charbon, c’est le chauffage au bois. C’est tout un ensemble de mesures. Cela ressemble à la situation que nous avions dans nos villes européennes à la fin du XIXe siècle. On avait le bois, le charbon qui brûlait en centre-ville. On avait aussi des trains à vapeur, ce qui diffère de l’Inde contemporaine. 

Il n’y a pas une seule source de pollution, elles sont multiples. Il faut en tout cas limiter tout ce qui produit des particules fines et ce qui produit des gaz polluants. Dans nos villes, à Paris par exemple, il n’y a plus d’usine en centre-ville, ni même en proche banlieue. C’est pour cela que nous avons eu une réduction des particules fines et de certains gaz.

Il faut qu’ils repensent complètement leur mode de vie. Ce n’est pas facile.

Et ce n’est peut-être pas la priorité, étant donné qu’ils sont toujours en pleine croissance économique?  

Tout à fait. 

La Chine construit aussi des villes, elle reconstruit des villes et fait des quartiers neufs: il est plus facile dès le début d’intégrer la notion de pollution. 

Si les bonnes mesures ne sont pas prises rapidement, le problème risque-t-il de s’amplifier?

Il va s’amplifier et les conséquences sanitaires seront dramatiques. Il y aura beaucoup de victimes. Déjà ,en France, la pollution causée beaucoup de dégâts, Là-bas, avec des niveaux dix fois plus élevés, au moindre pic de pollution, il y aura un nombre d’accidents cardiovasculaires et de crises cardiaques extrêmement important. Au-delà des morts brutales cela va provoquer des cancers, des maladies neurologiques. Une partie de cette pollution va aussi être exportée dans le monde. En effet si un certain type de pollution retombe près des centres d’émissions, une autre, notamment durant la période de la mousson asiatique, monte en altitude, et on peut alors la retrouver à plusieurs milliers de kilomètres. 

Jean-Baptiste Renard (entretien), Atlantico.fr le 11 novembre 2019