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L’édification du temple Ram, à Ayodhya, en lieu et place d’une mosquée, divise les deux communautés depuis des décennies et a généré des émeutes sanglantes.

 

Des Hindous célèbrent le feu vert de la Cour suprême à la construction du temple de Ram, le 9 novembre à New Delhi.Des Hindous célèbrent le feu vert de la Cour suprême à la construction du temple de Ram, le 9 novembre à New Delhi. AP

C’est sans doute l’une des décisions les plus importantes de son histoire. La Cour suprême indienne a tranché, samedi 9 novembre, un dossier explosif qui oppose hindous et musulmans depuis des décennies et qui a donné lieu à des affrontements intercommunautaires sanglants, plus de 3 000 morts. Sa décision constitue une immense victoire pour le gouvernement nationaliste de Narendra Modi et pour les hindous.

A l’unanimité, les cinq juges ont autorisé la construction d’un temple hindou à Ayodhya, dans l’Uttar Pradesh, en lieu et place de la mosquée Babri érigée au XVIe siècle par l’empereur Babur, premier dirigeant et fondateur de l’empire Moghol en Inde, qu’une horde d’hindous en furie avaient détruite en 1992. En forme de compensation, les juges ont demandé au gouvernement d’allouer aux musulmans un autre terrain « bien en vue » à Ayodhya pour construire une mosquée.

Les hindous considèrent le site d’Ayodhya comme le lieu de naissance du dieu Ram, un des sept avatars de Vishnou. Ils affirment que la mosquée Babri a été fondée sur les ruines du temple de Ram. Une légende pour les historiens.

Arme électorale

Comme souvent en Inde, cette affaire mêle religion et politique. Dès le milieu des années 1980, le Bharatiya Janata Party (BJP), le mouvement de Narendra Modi, s’en est emparé pour en faire un symbole de l’identité indienne et une arme électorale idéale pour galvaniser les hindous. La reconstruction du temple de Ram fait partie des promesses du BJP, qui souhaite effacer les traces des Moghols de l’histoire de l’Inde, imposer la suprématie des hindous et marginaliser les musulmans.

Le conflit s’est totalement envenimé au fil des années. Le 6 décembre 1992, une foule de militants hindous en colère avaient attaqué la mosquée Babri à coups de pioches et de marteaux, entraînant une vague de violence dans tout le pays. Dix ans plus tard, le 27 février 2002, un drame sordide avait éclaté du fait de militants nationalistes hindous du Gujarat qui s’étaient rendus en vain à Ayodhya pour « reconstruire » le temple de Ram. Durant leur voyage de retour en train, ils avaient multiplié les exactions contre les passagers musulmans, des femmes avaient été séquestrées. Le train, stoppé dans un quartier musulman de la ville de Godhra, dans l’est du Gujarat, avait été pris pour cible par des musulmans qui avaient jeté des bombes inflammables contre un des wagons des nationalistes hindous. Cinquante-neuf d’entre eux avaient péri dans les flammes, dont vingt-cinq femmes et quatorze enfants.

Cet événement avait déclenché une folie meurtrière, des pogroms contre les musulmans. Jamais depuis la partition, la violence ne s’était déchaînée ainsi. Narendra Modi, alors chef du gouvernement du Gujarat, est soupçonné d’avoir fermé les yeux sur bon nombre d’opérations de représailles.

En 2003, le gouvernement a acquis le terrain litigieux et ordonné des fouilles aux archéologues indiens pour tenter de déterminer si des traces du temple de Ram étaient bien présentes sur le site. Ces derniers ont conclu à des « preuves d’une structure massive au-dessous de la mosquée ». Mais cette thèse ne fait pas consensus auprès des archéologues.

Sécurité renforcée

Maquette du temple de Ram, le 14 octobre 2019.Maquette du temple de Ram, le 14 octobre 2019. Pawan Kumar / REUTERS

Les deux communautés qui réclamaient chacune la construction de leur propre édifice ont porté l’affaire en justice. Un jugement rendu par le tribunal d’Allahabad en 2010 n’avait rien résolu : les magistrats avaient reconnu que la mosquée avait été construite sur les ruines d’un temple hindou, malgré les incertitudes scientifiques, mais avaient décidé de répartir le lieu – un hectare – en trois parties : un tiers pour les hindous, un tiers pour les musulmans et un tiers pour une faction hindoue Nirmohi Akhara. Hindous et musulmans ont saisi la Cour suprême.

La juridiction indienne a tenté une médiation en mars 2019 pour apaiser les tensions et sortir de cet imbroglio, mais le processus a échoué.

L’avocat des musulmans, Rajeev Dhavan, lors de l’audience le 17 octobre, avait imploré les cinq juges de la Cour suprême et son président de ne « pas réécrire l’histoire » : « Même si vous trouvez quelque chose en creusant, allez-vous délégitimer une mosquée après 450 ans ? », les avait-il interpellés.

Quelles conséquences aura la décision de la Cour suprême ? Samedi, le ministre de l’intérieur, Amit Shah, a convoqué une réunion d’urgence sur la sécurité. Des mesures ont été renforcées autour de la Cour suprême à New Delhi. Sur le site d’Ayodhya, des milliers de forces de l’ordre ont été déployées depuis plusieurs jours. Des véhicules supplémentaires, des caméras de surveillance, des micro-caméras et des drones ont été installés. Les réseaux sociaux ont été placés sous surveillance pour éviter les fausses rumeurs. Les écoles fermées pour deux jours. La situation est d’autant plus délicate que, mardi 12 novembre, un million de pèlerins sont attendus à Ayodhya pour un bain rituel dans la rivière Sarju.

Le premier ministre, Narendra Modi, qui a pourtant beaucoup utilisé Ayodhya à des fins électorales, a lui-même lancé un appel au calme, vendredi, en expliquant que la décision ne serait pour personne une défaite ou une victoire. Les musulmans redoutent, eux, qu’Ayodhya serve d’exemple aux hindous pour détruire d’autres mosquées.

 

Sophie Landrin, Le Monde.fr le 9 novembre 2019