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A la frontière entre l’Inde et le Bangladesh en 2013.A la frontière entre l’Inde et le Bangladesh en 2013. Photos Gaël Turine. Maps

 

De plus en plus barricadé face au Pakistan et au Bangladesh, New Delhi invoque la peur du terrorisme et de l’immigration économique.

 

 

Le 8 juillet 1947, sir Cyril Radcliffe pose pour la première fois le pied dans l’Empire britannique des Indes avec une mission : dessiner les nouvelles frontières des futurs Etats indépendants de la République d’Inde et la République islamique du Pakistan. Cet avocat ne connaît pas ces régions, ne compte que sur une aide locale réduite et n’a que cinq semaines pour délimiter plus de 7 000 km de frontières. Mais, résolument, il réalise ce travail de chirurgie. Des régions culturellement uniformes comme le Pendjab, à l’ouest, ou le Bengale, à l’est, sont alors écartelées, des villages ou des champs coupés en deux par le seul coup de crayon d’un novice étranger. Avec comme seul souci de répartir les zones majoritairement musulmanes d’un côté et celles hindoues de l’autre. Cela entraîne l’une des plus grandes et meurtrières migrations de l’histoire moderne, déplaçant 14 millions de personnes et coûtant la vie à plus d’un million d’autres. Ces frontières, soixante-douze ans après leur création, demeurent parmi les plus violemment contestées du monde : elles ont causé quatre guerres impliquant maintenant trois Etats, depuis l’indépendance du Bangladesh en 1971.

Guerrière.La frontière indo-pakistanaise au niveau du Cachemire, dans l’ouest, est de loin la plus disputée. Cette «ligne de contrôle» de 740 km, frontière militarisée non reconnue internationalement, a changé de place de nombreuses fois depuis sa création en 1972. Mais Islamabad et New Delhi continuent à s’attribuer l’intégralité du Cachemire. Depuis vingt ans, l’Inde a barricadé une large partie de cette frontière pour empêcher l’infiltration de terroristes pakistanais : la ligne de contrôle est ainsi composée d’une double rangée de barbelés de 3 mètres de haut, en partie électrifiés ou reliés à des capteurs de mouvement et thermiques. Ces deux barrières sont éclairées de milliers de projecteurs et séparées l’une de l’autre par un champ de mines. «Ce système est très efficace pour faire face au terrorisme, analyse Ajai Sahni, directeur du Institute for Conflict Management, à New Delhi. Les incursions deviennent difficiles dans ces conditions, même si elles ne sont pas impossibles : toute la frontière ne peut pas être clôturée, car certaines parties sont difficiles d’accès ou sous la forme de rivières. Du reste, chaque année, une partie des barbelés est détruite.» C’est pour faire face à ces problèmes que le gouvernement indien a lancé depuis 2016 l’installation de «clôtures intelligentes» : 10 km de la frontière sont maintenant équipés d’un réseau électronique composé de lasers et sonars sur les parties aquatiques et drones. Ce système permettrait d’«identifier plus rapidement toute intrusion et d’établir un cordon de sécurité pour capturer les individus impliqués», souligne Ajai Sahni.

India, West Bengal Province, Hili
The border town of Hili is highly guarded by the Indian Border security Force (BSF) because it's an official point of passage for the trucks. Two Bangladeshi boys are crossing the border wall that run along the city. They just bought Indian goods (spices, jewels, make-up...) that they will sell in Bangladesh.

Inde, Province du Bengale-Occidental, Hili
A Hili, ville frontalière dotée d'un point de passage officiel pour les camions de marchandises et donc hautement surveillé

A la frontière entre l’Inde et le Bangladesh en 2013. Photos Gaël Turine. Maps

 

Cette logique guerrière est maintenant en train d’être appliquée sur l’autre frontière, avec le Bangladesh musulman, où les autorités font face à une immigration économique qui déchaîne les passions. Cette frontière s’étend sur 4 000 km, ce qui en fait la cinquième plus longue du monde et elle est très poreuse, car elle croise des fleuves agités ou des montagnes difficiles d’accès. Un contexte qui a facilité l’entrée illégale de centaines de milliers de Bangladais depuis les années 70. Le gouvernement nationaliste hindou se sert de cette question pour renforcer la psychose envers une prétendue «invasion de musulmans». Le ministère de l’Intérieur a affirmé en 2016, devant la Chambre haute, que 20 millions de Bangladais illégaux vivaient en Inde. Ce chiffre n’a toutefois aucune base scientifique et représente près du double de l’estimation gouvernementale de 2004. «Nous n’avons connu aucun exode ou vague d’immigration illégale majeure», conteste Aman Wadud, un avocat spécialisé dans le droit des étrangers dans l’Etat frontalier de l’Assam. Cet Etat est pourtant au centre de la plus importante lutte anti-étrangers et antimusulmans : après un énorme exercice d’identification des citoyens, 4 millions d’Indiens ont été considérés illégaux et pourraient perdre leur nationalité, toutes religions confondues. Or, les nationalistes hindous au pouvoir prévoient de modifier la loi sur la citoyenneté pour permettre aux hindous clandestins de devenir indiens et de renvoyer seulement les musulmans.

Travaux

En parallèle, New Delhi barricade cette frontière : les deux tiers, soit 2 803 kilomètres, sont maintenant clôturés, dont 64 km surveillées depuis mars par le même système de contrôle électronique déployé au Cachemire contre les terroristes. Ces travaux ont coûté 126 millions d’euros depuis cinq ans mais n’ont pas encore réglé le problème épineux des populations qui doivent régulièrement déplacer leurs maisons situées sur les zones inondées du fleuve frontalier du Brahmapoutre, et qui se retrouvent ainsi un jour en Inde, le lendemain au Bangladesh. Pourtant, le Bangladesh est l’un des pays qui sera le plus affecté par l’élévation des eaux et des millions de personnes sinistrées pourraient bientôt devoir venir se réfugier en Inde. Clôture électronique ou pas.

 

Sébastien Farcis, Libération.fr le 8 novembre 2019