Blue Flower

 

 

 

Montée des eaux : On se demande si Bombay existera encore en 2050. Après la publication d’une étude prévoyant la quasi-disparition de la capitale économique de l’Inde du fait du réchauffement climatique, les écologistes demandent à reconsidérer l’urbanisme de la métropole.

 A Bombay, en juillet 2019, les vagues atteignent les maisons bâties sur un front de mer.A Bombay, en juillet 2019, les vagues atteignaient les maisons bâties sur un front de mer. 

FRANCIS MASCARENHAS/REUTERS

 

L’urbanisme de la métropole, très menacée par les conséquences du réchauffement, est contesté

BOMBAY- correspondance

Arjun est encore sous le choc. Assis sur le balcon du bungalow que sa famille occupe depuis un bon demi-siècle à Colaba, dans le sud de Bombay, le septuagénaire a lu dans les journaux que sa ville allait disparaître sous les eaux d’ici à 2050. La péninsule sur laquelle s’entassent les 21 millions d’habitants de la capitale économique de l’Inde ne formait autrefois qu’un archipel de sept îles qui furent reliées entre elles par les Britanniques, au moyen de remblais. Exécutés à un niveau souvent inférieur à celui de la mer, ces derniers forment d’immenses cuvettes dans lesquelles le béton prospère.

Selon l’étude mondiale publiée le 29 octobre par Nature Communications et signée de l’organisation scientifique américaine Climate Central, plus des trois quarts de l’agglomération devraient être engloutis dans les trente ans qui viennent. « C’est comme si le réchauffement climatique était en train de redonner ses droits à la nature, les terrains gagnés sur l’eau à la fin du XIXe siècle et au début du XXe vont bientôt être restitués à l’océan », murmure le vieil homme, qui a requis l’anonymat. Seules quelques collines huppées du sud resteraient émergées, ainsi que de lointaines banlieues et l’immense forêt urbaine qui abrite des léopards, dans le nord.

« Bombe à retardement »

Arjun contemple le parc qui s’étend à ses pieds. Il est l’un des rares à se souvenir que les banians géants qui séparent aujourd’hui sa maison de la mer ont poussé sur une décharge. « Avant les années 1970, les vagues venaient lécher la propriété qui était alors bordée d’une mangrove, raconte-t-il. Je pêchais à la ligne et je guettais les paquebots qui passaient lentement devant nos fenêtres. »

Il lui semble à peine croyable que la mer balaie un jour prochain toute cette végétation. Ou qu’il puisse réentendre, de sa chambre, le clapotis des marées, comme dans son enfance. « J’ai très peur. Pas pour moi, mais pour mes petits-enfants, car je me demande si Bombay existera encore en 2050 », explique Arjun, qui avoue néanmoins s’être étonné de voir, depuis une petite dizaine d’années, quand approche la mousson, des vagues d’une dizaine de mètres de haut s’abattre sur la Porte de l’Inde, le monument qui trône devant le célèbre Taj Mahal Palace.

Lundi 4 novembre, deux associations ont lancé une pétition en ligne pour demander aux élus de se mobiliser. Save Our Coast (« Sauvons notre côte ») et Let India Breathe (« Laissons l’Inde respirer ») estiment qu’il est urgent de reconsidérer le développement de la ville, compte tenu des résultats de l’étude de Climate Central mais aussi des prévisions pessimistes dévoilées, en septembre, par le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), mentionnant une probabilité croissante de cyclones dans cette région du monde.

Leurs responsables ont l’intention d’envoyer les signatures récoltées auprès des habitants de Bombay au premier ministre Narendra Modi et au directeur de la Corporation municipale du Grand Mumbai (le nom officiel de Bombay), Praveen Pardeshi. Sollicité par Le Monde, celui-ci n’a pas souhaité s’exprimer. Il y en a bien quelques-uns que l’étude laisse perplexes. « Ses auteurs ont utilisé un modèle d’intelligence artificielle reposant notamment sur la densité de population, la végétation et la hauteur des bâtiments. Or à Bombay, ces données ne sont pas disponibles », a dénoncé, sur Twitter, Raj Bhagat Palanichamy, directeur du World Resources Institute de Bangalore. Mais le ton général est à l’inquiétude.

« La montée des eaux est une bombe à retardement qui ne sera neutralisée que si l’on maîtrise les émissions de CO2 et que si l’on change drastiquement la pratique de l’urbanisme, estime Anjal Prakash, professeur à l’Institut de l’énergie et des ressources (TERI) de Hyderabad. La plupart des villes indiennes n’ont aucun plan de développement, coupent les arbres et déracinent les palétuviers de la mangrove sans état d’âme. Les données climatiques doivent absolument être intégrées à tout nouveau projet, en respectant les espaces naturels et en arrêtant de bloquer l’évacuation des eaux avec du béton et du bitume. »

« Projets iniques »

Fondateur du Conservation Action Trust, une association de Bombay qui lutte pour la préservation de la végétation, Debi Goenka espère que le scénario noir de Climate Central va entraîner « une prise de conscience des pouvoirs publics ». Ce que cette étude montre, selon lui, c’est combien il était « idiot » de construire Bombay sur des polders. « L’échéance de 2050 est théorique et la montée des eaux a déjà commencé. Bientôt, la mer entrera dans les égouts et remontera dans nos salles de bains », dit-il. Pour lui, il est « urgent » de revoir « les projets iniques » de grands travaux actuellement en cours : la voie rapide côtière (Coastal Road) qui doit longer le littoral ouest sur 30 kilomètres au moyen de tunnels et de viaducs maritimes, le métro souterrain excavé dans la nappe phréatique et en plein cœur des terres inondables, le nouvel aéroport dont les terrassements ont commencé au ras de l’océan, la statue géante du guerrier hindou Shivaji, que les nationalistes veulent dresser dans la baie de Marine Drive…

Passivité des autorités

« A quoi bon construire tout ça ? Des millions de gens vont devoir s’en aller alors que l’Inde s’est dotée d’une loi littoral dès 1991 pour interdire les constructions dans la bande des 500 mètres à cause, disait-on déjà à l’époque, de la montée du niveau de la mer », s’insurge M.Goenka. Une colère partagée par Cyrus Guzder, l’un des plus anciens militants écologistes de la ville, qui n’en revient pas que les élus laissent encore les promoteurs construire des immeubles de grande hauteur sans jamais respecter les 20 % d’espace libre obligatoires tout autour. « On continue de planter des jardins sur des dalles, mais le terrain naturel, en dessous, devient complètement étanche », souligne-t-il.

Une aberration qui conduit les quartiers les plus bas à croupir sous un à deux mètres d’eau lors des pluies diluviennes de la mousson. A croire qu’ont été oubliées les inondations terribles de juillet 2005, qui avaient fait, ici, plus d’un millier de morts.

Et il y a pire, selon M.Guzder : « Les grands chantiers de Bombay coûtent des milliards d’euros, mais la municipalité prétend qu’elle n’a pas assez d’argent, ni pour augmenter le diamètre du réseau d’évacuation des eaux pluviales, ni pour construire de nouvelles stations de pompage, alors qu’il n’en coûterait que 7 milliards de roupies [89 millions d’euros]. »

Indrashil Rao, vice-amiral à la retraite, consacre son temps libre à se battre pour la conversion en espaces verts des centaines d’hectares de bâtis laissés en friche par les autorités portuaires : « Les élus sont là pour cinq ans et se fichent du réchauffement climatique. Seuls une dizaine d’anciens hauts fonctionnaires, conscients du danger, peuvent sauver Bombay. »

Le calendrier politique n’est pas la seule raison de la passivité des autorités. « Tout le monde s’en fiche parce que les plus exposés sont les pauvres, qui vivent dans les zones marécageuses ou sur le littoral, et qui n’ont même pas entendu parler de la hausse du niveau des mers », pointe Ajit Shenoy, membre actif du Mumbai Vikas Samiti, un forum de citoyens intéressés par le développement harmonieux de leur ville dantesque. A Bombay, un habitant sur deux habite un bidonville.

Guillaume Delacroix, Le Monde.fr le 8 novembre2019