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Les relations entre les deux puissances nucléaires sont explosives depuis que New Delhi a brutalement révoqué l'autonomie du Cachemire. Les accrochages sont fréquents, le nationalisme exacerbé, mais ni l'Inde ni le Pakistan n'ont intérêt à un conflit ouvert.

 

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Les événements se déroulent en 2025. Dans ce sombre futur, un terrible attentat frappe New Delhi décimant toute une partie du gouvernement. L'armée indienne déploie alors des chars au Cachemire et franchit la ligne de contrôle, la frontière de facto avec le Pakistan. Là, le monde bascule : Islamabad réplique avec de petites bombes nucléaires et c'est l'escalade.

Selon ce scénario imaginé et modélisé par des chercheurs dans la revue « Science Advances » au mois d'octobre, un conflit nucléaire entre les deux frères ennemis d'Asie du Sud pourrait provoquer la mort de 125 millions de personnes et plonger le monde de l'après-guerre dans un « hiver nucléaire ».

Autonomie du Cachemire

Des conclusions glaçantes, d'autant que dans la réalité, les tensions entre l'Inde et le Pakistan sont reparties à la hausse cet été. Le 5 août dernier, New  Delhi a brutalement révoqué l'autonomie du Cachemire indien provoquant la colère d'Islamabad, qui juge cette décision illégale. L'Inde et le Pakistan contrôlent chacun une partie de cette région himalayenne à majorité musulmane mais tous deux en revendiquent la totalité.

Le Premier ministre pakistanais, Imran Khan, mettait lui-même récemment en garde contre les risques d'un conflit nucléaire entre les deux pays . « Si une guerre conventionnelle commence entre nos deux pays, tout peut arriver », prévenait-il à la tribune de l'Assemblée générale des Nations unies à New York à la fin du mois de septembre.

L’éventualité d’un conflit « entre les deux pays est en elle-même faible et ce n'est pas la première fois que le Pakistan agite la peur d'une guerre nucléaire, mais en tant qu'ancien militaire, je sais aussi que personne ne peut totalement exclure un dérapage », estime C. Uday Bhaskar, directeur du think tank Society for Policy Studies à New Delhi. Pour lui, le Pakistan ne peut se le permettre, notamment en raison de ses faiblesses économiques : la menace d'une guerre relève de la rhétorique politique.

Intense lobbying

Le Pakistan se livre depuis plusieurs mois à un intense lobbying pour obtenir le soutien de la communauté internationale sur la question du Cachemire et le discours enflammé d'Imran Khan à l'ONU doit se comprendre dans ce contexte. « Les Pakistanais sont dans les couloirs de toutes les organisations internationales, ils parlent à tout le monde et leur principal dossier, c'est le Cachemire, confirme un diplomate occidental. Personne ne veut l'apocalypse, ni l'Inde ni le Pakistan. »

La communauté internationale, hormis les traditionnels alliés du Pakistan, demeure néanmoins largement acquise à New Delhi. « L'Inde est aujourd'hui un immense marché que personne ne veut se mettre à dos : qui lui demandera des comptes ? » s'interroge Shehla Rashid, une activiste cachemirie. « Seul le Pakistan soulève la question des droits de l'homme, mais parce que le pays a un intérêt dans la région. » New Delhi accuse d'ailleurs régulièrement son voisin d'alimenter secrètement l'insurrection séparatiste au Cachemire, ce que le Pakistan a toujours démenti.

Les quelques réactions internationales sont jusque-là restées relativement timides. La dernière en date remonte au 22 octobre, lorsque les Etats-Unis ont exhorté New Delhi au respect des droits de l'homme et ont à nouveau appelé à lever les mesures de répression qui pèsent sur le Cachemire. Après la révocation de l'autonomie de la région, New Delhi avait imposé des restrictions draconiennes de communication et de mouvement dont certaines sont toujours en vigueur, de nombreux habitants mais aussi des hommes et des femmes politiques sont toujours en détention.

Nationalisme exacerbé

« Personne n'est naïf et tout le monde se pose beaucoup de questions sur la situation au Cachemire indien, mais la communauté internationale soutient l'Inde car c'est une démocratie et le monde de demain ne se fera pas sans elle », avance notre source diplomatique en poste à New Delhi. Car en plus d'être un marché de plus d'un milliard de personnes, l'Inde est aussi un acteur clef de la lutte contre le changement climatique.

Mais la situation entre les deux frères ennemis ne peut-elle pas déraper à tout moment ? Au mois de février, l'Inde et le Pakistan se sont affrontés dans des combats aériens et ont bel et bien frôlé la guerre. Les échanges de tirs le long de la ligne de contrôle ont également connu une recrudescence ces dernières années, alors qu'en 2003, les deux pays étaient parvenus à accord de cessez-le-feu.

Le nationalisme exacerbé des deux côtés de la frontière explique en partie l'augmentation de ces accrochages. Le nationaliste hindou Narendra Modi avait fait de la rhétorique anti-pakistanaise un pivot central de sa campagne lors des élections générales du printemps 2019.

« Les violations du cessez-le-feu sont le fruit d'une multitude de facteurs, mais elles reflètent le climat politique entre New Delhi et Islamabad, c'est une façon de se faire la guerre par d'autres moyens », juge Happymon Jacob, professeur associé à l'université Jawaharlal-Nehru et auteur d'un livre sur la question. En clair, une façon de relâcher la pression.

Carole Dieterich, Les Échos.fr le 6 novembre 2019.