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La capitale étouffe, mais le gouvernement indien minimise la situation.

 

À New Delhi, cinq millions de masques sont en train dêtre distribués aux habitants pour les protéger de la pollution. JEWEL SAMAD/AFP

Delhi affiche depuis trois jours lallure sinistre dune ville couverte dun manteau grisâtre. Dimanche, lair avait une odeur pestilentielle et offrait le goût amer du gaz lacrymogène. Yeux et narines qui piquent, goût de poussière remontant dans la gorge Les symptômes surgissent jusque dans les appartements, fenêtres fermées, avec un purificateur dair.

Depuis samedi, la pollution de lair dans la capitale atteint des niveaux alarmants. La concentration de particules fines de type PM2,5 oscille, en moyenne, entre 300 et plus de 600 microgrammes par mètre cube daprès le Safar, le bureau fédéral de surveillance de la qualité de lair. Le niveau dexposition est 15 à 25 fois supérieur à celui fixé par lOMS qui recommande de ne pas dépasser 25 microgrammes chaque jour.

En dépit de lurgence sanitaire, le gouvernement ne sinquiète pas. Dimanche matin, alors que la visibilité avoisine les 100 mètres à cause du brouillard toxique, le ministre de lEnvironnement Prakash Javadekar propose à ses concitoyens découter une chanson traditionnelle. «Commencez votre journée en musique», déclare-t-il sur Twitter. Quelques heures plus tard, les services du premier ministre Modi publient un communiqué: «Le chef de ladministration centrale va surveiller la situation avec les trois États voisins [de la capitale].» À ce moment-là, Narendra Modi est en visite en Thaïlande pour vanter sa politique aux investisseurs: «Cest le meilleur moment pour être en Inde. La facilité à faire des affaires est de plus en plus grande, et la qualité de vie aussi», déclare-t-il.

Le ministre de la Santé, Harsh Vardhan, conseille de manger des carottes, «utiles contre les dommages que la pollution cause à lorganisme». LAgence nationale de gestion des catastrophes naturelles (NDMA) multiplie les recommandations aux allures de poncif: boire de leau pour évacuer les substances toxiques, ne pas faire de sport, ne pas allumer de feu, installer des plantes vertes chez soi

 «Toutes ces recommandations ne suffisent pas à prévenir le cancer du poumon ni les maladies respiratoires. On peut continuer à manger des légumes riches en antioxydants. Mais cela ne sert à rien si lon est exposé à des quantités aussi importantes de particules fines de type PM2,5», pointe le docteur Darlong, cancérologue à linstitut anticancer Rajiv Gandhi de Delhi qui martèle: «La seule chose à faire, cest de traiter les causes de cette pollution.»

La pollution de lair tue 1,2 million dIndiens par an selon un rapport de Greenpeace paru en 2017. Lorganisation place New Delhi en tête des villes les plus polluées au monde. Les causes sont connues depuis au moins 10 ans. Faute dinvestissements suffisants dans les transports publics, les habitants de la capitale doivent prendre leur voiture. Lagglomération compte 11 millions de véhicules, un chiffre en hausse de 24 % sur quatre ans. Si la pollution automobile est présente toute lannée, la situation devient dramatique à partir de fin octobre, lorsque des milliers dIndiens célèbrent la fête hindoue de Diwali à grand renfort de pétards pourtant interdits.

«Ce sont les médias qui exagèrent»

À cela sajoute la culture sur brûlis pratiquée par les agriculteurs des États voisins. Cette technique permet de défricher et de fertiliser les champs. Fournir des machines agricoles conçues pour nettoyer les cultures endiguerait cette pratique. En 2018, le gouvernement Modi a instauré une subvention couvrant 50 ou 80 % du prix des machines et budgété 72 millions deuros cette année. Mais les agriculteurs doivent débourser entre 2000 à 4500 euros pour acheter un tel engin puis attendre des mois avant de toucher la subvention. La corruption demeure endémique en Inde. Une partie des fonds publics est détournée par les politiciens et la bureaucratie avant de parvenir aux bénéficiaires. Du coup, beaucoup dagriculteurs hésitent à abandonner la culture sur brûlis.

Les autorités locales de New Delhi ont pris des mesures durgence. La circulation alternée a été mise en place lundi pour douze jours. Les écoles sont fermées jusquà mardi et 5 millions de masques sont en train dêtre distribués. Mais lapathie du gouvernement fédéral retarde la prise de conscience du danger de la pollution. Dans les rues et le métro de Delhi, ceux qui se protègent le visage avec un masque sont rares. «Je ne crois pas que ça soit très grave. Ce sont les médias qui exagèrent», assure un passant.

Emmanuel Derville, Le Figaro.fr le 4 novembre 2019,