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Le sous-continent compte un quart des cas de tuberculose répertoriés dans le monde et doit faire face au problème majeur de résistance aux antibiotiques traditionnels.

 

Une volontaire devant l’hôpital de Sonipat dans l’Haryana tente de détecter des malades de la tuberculose dans la file des admissions, en septembre.Une volontaire devant l’hôpital de Sonipat dans l’Haryana tente de détecter des malades de la tuberculose dans la file des admissions, en septembre. The Global Fund / Atul Loke / Pa / Atul Loke/Panos

L’homme est maigre comme une brindille, mais il assure qu’il « va mieux ». Au début de l’année, il souffrait de fièvre continuelle, d’une immense fatigue et d’une toux persistante. Ce chef de famille installé à Bega, un village rural de l’Haryana, à une soixantaine de kilomètres de New Delhi, a ignoré durant des mois les raisons de son état d’épuisement. Jusqu’à la rencontre avec Maher Singh, un « volontaire » chargé par une ONG d’arpenter les villages pour tenter d’enrayer la tuberculose.

Maher Singh, qui marche avec difficulté pour avoir contracté la poliomyélite lorsqu’il était enfant, pousse chaque porte du village pour traquer la maladie. Muni d’un questionnaire, il interroge les familles, enregistre nom, adresse et téléphone. A la moindre toux, il effectue des prélèvements. Les échantillons d’expectoration seront acheminés au centre spécialisé le plus proche, où les malades n’ont ni la force ni les moyens de se rendre. La visite terminée, Maher Singh laisse quelques prospectus d’information sur la maladie puis marque à la craie sur la porte de la maison la date de son passage. Il reviendra bientôt.

Plus de 200 ONG, une communauté de 2 000 volontaires, sont impliquées dans ce défi

L’ancien professeur est un pilier du programme Axshya (« sans tuberculose ») financé par l’Union internationale contre la tuberculose et le Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme, qui s’appuie sur la société civile indienne pour tenter d’améliorer l’accès au diagnostic et au traitement. Le projet cible en priorité les personnes vulnérables. Plus de 200 ONG, une communauté de 2 000 volontaires, sont impliquées dans ce défi. Entre 2018 et 2019, 3 millions de foyers indiens ont ainsi pu être visités chaque mois grâce à ces volunteers, et des milliers de malades ont pu être identifiés. L’enjeu est considérable : « Sans doute que 1 million de tuberculeux ne sont pas détectés en Inde et risquent de propager la maladie », explique un des responsables du programme.

 

Maher Singh (au centre), un « volontaire » chargé par une ONG d’arpenter les villages pour tenter d’enrayer la tuberculose, notamment dans l’Etat de l’Haryana.Maher Singh (au centre), un « volontaire » chargé par une ONG d’arpenter les villages pour tenter d’enrayer la tuberculose, notamment dans l’Etat de l’Haryana. The Global Fund / Atul Loke / Pa / Atul Loke/Panos

Le sous-continent, qui recense un quart des cas de tuberculose de la planète, est le pays le plus touché par le fléau, devant l’Indonésie, la Chine, les Philippines, le Nigeria, le Pakistan et l’Afrique du Sud. Les chiffres sont effrayants : chaque année, 2,7 millions de nouveaux cas sont répertoriés dans le pays et plus de 420 000 personnes ont succombé à la maladie en 2019. Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), un quart de la population mondiale est porteuse d’une tuberculose latente, infectée par le bacille mais pas encore malade. Le risque de développer la maladie est particulièrement élevé chez les personnes dont le système immunitaire est déficient, comme les personnes vivant avec le VIH, les personnes en état de malnutrition ou souffrant de diabète. La tuberculose reste avant tout la maladie de l’homme pauvre.

Réseau de sentinelles

Les ONG indiennes ont formé un véritable réseau de sentinelles qui se relaient dans les villages et dans les lieux stratégiques. Des volontaires ont été postés à l’entrée des hôpitaux, au milieu des files d’attente pour l’admission des malades, afin de repérer d’éventuels cas de tuberculose, qui se transmet par voie aérienne. Comme Upasma, une jeune femme qui, vêtue d’une simple blouse blanche, sans protection, se tient devant l’hôpital de Sonipat, dans l’État de l’Haryana. Elle scrute la foule, une majorité de paysans ou de travailleurs qui se rendent chaque jour à New Delhi, et parvient en moyenne à détecter un ou deux malades potentiels, qu’elle extrait immédiatement de la file. Le cas suspect est alors isolé et pris en charge par une équipe de médecins. « Quelqu’un qui tousse, qui transpire, qui semble fiévreux, faible, c’est un cas possible », assure Upasma, qui a rejoint le programme Axshya, pour « aider les gens ». Comme Maher Singh, elle reçoit chaque mois une indemnisation pour sa participation, 6 000 roupies (75 euros).

Le travail des volontaires ne s’arrête pas aux tournées de détection. Il faut, aussi, suivre les malades et s’assurer qu’ils prennent régulièrement leur traitement. Dans la plupart des cas, il est possible de guérir de la tuberculose en six mois moyennant l’observance stricte d’un schéma thérapeutique accompagné d’un soutien et d’un encadrement du patient. Mais des effets secondaires (fatigue, dépression, perte d’audition) peuvent conduire les patients à interrompre les soins. Une catastrophe, car la bactérie réapparaît, et apparaît alors un phénomène de résistance aux antibiotiques.

Multirésistance à la maladie

La mauvaise administration de médicaments antituberculeux et l’interruption des traitements ont favorisé la multirésistance à cette maladie, contre laquelle les deux antituberculeux les plus puissants, l’isoniazide et la rifampicine, ne sont plus efficaces. Ainsi 50 000 malades résistants sont signalés en Inde chaque année ; 135 000 sont officiellement comptabilisés dans le pays et les ONG redoutent un nombre de cas beaucoup plus important.

Une étude parue dans PLOS One en 2018 avait mis au jour de nombreuses failles dans la prise en charge des malades en Inde. Un grand nombre de médecins administraient des traitements inadaptés, contribuant ainsi eux-mêmes à l’antibiorésistance aux antituberculeux.

L’Inde s’est promis d’éradiquer la maladie à l’horizon 2025, un objectif encore plus ambitieux que celui de l’ONU, qui table sur 2030. Le budget consacré à la lutte contre la tuberculose a doublé entre 2016 et 2018, pour atteindre 418 millions d’euros, mais les ONG pointent les difficultés d’accès aux antibiotiques les plus efficaces mis sur le marché dès 2014 en Europe et aux États-Unis pour traiter la tuberculose multirésistante, la bédaquiline et la délamanide, dont le gouvernement indien contrôle exclusivement la distribution. Le 23 janvier 2017, la Cour suprême de l’Inde avait imposé aux autorités de fournir gratuitement la bédaquiline, réservée jusqu’alors à quelques villes ou distribuée non quotidiennement aux malades, en raison notamment du coût des produits, mais seulement tous les trois jours. Beaucoup de malades attendent encore.

Sophie Landrin, Le Monde.fr le 14 octobre 2019.