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Les intempéries ont endommagé les récoltes en août dans les régions productrices, faisant flamber les prix du bulbe, aliment indispensable pour les Indiens.

LETTRE DE NEW DELHI

Un ouvrier fait la sieste sur des sacs d’oignons dans un marché de légumes en gros, à la périphérie d’Amritsar, en Inde, le 19 septembre.Un ouvrier fait la sieste sur des sacs d’oignons dans un marché de légumes en gros, à la périphérie d’Amritsar, en Inde, le 19 septembre. NARINDER NANU / AFP

 

Le sujet pourrait faire sourire en Occident, mais il est de nature à faire tomber un gouvernement en Asie. L’Inde traverse depuis le début du mois d’octobre une « crise de l’oignon ». Ce n’est pas la première. Les récoltes ont été perturbées en raison non pas de la sécheresse comme dans le passé mais d’une mousson très abondante notamment dans les régions productrices comme au Maharashtra, près de Bombay et au Karnataka, près de Bangalore.

Pour contenir les prix, les autorités indiennes ont interdit jusqu’à nouvel ordre l’exportation du bulbe, imposé la limitation des stocks aux négociants, et mis en vente des réserves détenues par le gouvernement. Le premier ministre Narendra Modi a agi vite, pour ne pas répéter les erreurs de 1998, où, après une forte hausse des prix de l’oignon, son mouvement, le parti nationaliste hindou Bharatiya janata party (BJP), avait perdu les élections locales à Delhi.

En Inde, l’oignon est l’aliment de base, omniprésent dans la cuisine de toutes les familles, quel que soit le niveau de revenus. Les oignons sont le deuxième légume le plus consommé après les pommes de terre. Un ménage indien moyen y consacre 13 % de sa facture totale de légumes. Le cours de l’oignon est devenu un véritable indicateur de l’économie et de l’inflation.

Faible rendement

Grand consommateur, l’Inde est aussi le deuxième producteur de la planète, avec 27 % de la superficie mondiale consacrée à l’oignon, mais avec des rendements faibles. Le Times of India souligne le peu d’efficacité de la culture indienne de l’oignon : les Etats-Unis affichent par exemple un rendement de 66,83 tonnes par hectare contre 17,17 tonnes pour l’Inde.

 

Dans un marché, à la périphérie d’Amritsar, un ouvrier porte un sac d’oignons, qui subit une forte hausse des prix suite à de mauvaises récoltes.Dans un marché, à la périphérie d’Amritsar, un ouvrier porte un sac d’oignons, qui subit une forte hausse des prix suite à de mauvaises récoltes. NARINDER NANU / AFP

Les mesures prises par le gouvernement ont eu un effet immédiat : en quelques jours, le prix des oignons a légèrement baissé passant de 80 roupies (1 euro) le kilo à 60 roupies sur les marchés de New Delhi. Il se vend normalement autour de 25 roupies (0,32 euro).

Les acheteurs de la capitale sont un peu rassurés, mais dans les campagnes les décisions du gouvernement ont provoqué la colère des paysans qui voient leurs revenus baisser et accusent le premier ministre de protéger son électorat – classes moyennes, jeunes et urbains – au détriment des agriculteurs qui représentent pourtant près des trois-quarts de la population.

La situation des paysans dans le sous-continent est souvent dramatique. Le revenu agricole ne progresse pas et ne représente que 17 % du PNB, contre 30 % au milieu des années 1990. Les conditions d’exploitation se dégradent sous l’effet de la croissance démographique qui érode année après année la taille moyenne des parcelles et surtout du dérèglement climatique qui entraîne sécheresse et inondations, et compromet les récoltes. La très grande majorité des paysans ne sont pas protégés par des assurances en cas d’aléas climatiques. Résultat, l’endettement des agriculteurs s’aggrave et les écarts de richesse entre classes moyennes et supérieures et le monde agricole se creusent.

Au-delà des frontières

Il y a un an, plus de 100 000 paysans de toute l’Inde avaient convergé vers la capitale pour alerter le gouvernement sur la crise agraire et les suicides des paysans. Ils demandaient des abandons de créances et des meilleurs prix pour leur production. Chaque jour, près de 2 000 agriculteurs arrêtent leur activité et migrent dans les villes pour y chercher du travail. Plus terrible, entre 1995 et 2005, plus de 300 000 agriculteurs se sont suicidés, le plus souvent en ingurgitant des pesticides. Bien plus que le secteur agricole, le gouvernement de Narendra Modi mise sur l’industrialisation du pays pour doper le développement de l’Inde.

Dans un marché, à la périphérie d’Amritsar, le 19 septembre, un homme porte un sac d’oignons, aliment de base, omniprésent dans la cuisine indienne.Dans un marché, à la périphérie d’Amritsar, le 19 septembre, un homme porte un sac d’oignons, aliment de base, omniprésent dans la cuisine indienne. NARINDER NANU / AFP

Le premier ministre devrait prendre la mesure des effets de la crise de l’oignon dans quelques jours. Deux États sont appelés à élire le 21 octobre leur assemblée législative : le Maharashtra, au cœur de la production, et l’Haryana. D’autant qu’une menace pèse sur un autre aliment de base : le prix des tomates a grimpé jusqu’à 65 roupies le kilo dans la capitale, ces derniers jours, le double du prix habituel, en raison d’une rupture d’approvisionnement due aux fortes pluies dans les principaux États producteurs. Des agriculteurs et des commerçants ont prévenu qu’ils allaient donner une « leçon » au gouvernement.

Les conséquences de la crise de l’oignon en Inde se sont fait sentir au-delà des frontières. L’embargo sur les exportations décidé par le gouvernement a pénalisé les plus proches voisins, notamment le Bangladesh, grand consommateur. La production locale ne satisfait environ que deux tiers de la demande, le reste est importé d’Inde. La flambée des prix a provoqué la colère de la population.

À Dhaka, au Bangladesh, les gens font la queue pour acheter des oignons à des prix subventionnés, le 2 octobre.À Dhaka, au Bangladesh, les gens font la queue pour acheter des oignons à des prix subventionnés, le 2 octobre. MUNIR UZ ZAMAN / AFP

Après un début de révolte, Dacca a rapidement pris des mesures en s’approvisionnant auprès de la Birmanie, la Turquie, la Chine, et l’Égypte. La situation est également difficile au Népal qui, en 2018, a importé 370 millions de livres d’oignons indiens. Avec le réchauffement climatique, la crise ne fait sans doute que commencer.

Sophie Landrin, Le Monde.fr le 14 octobre 2019.