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Le gouvernement Modi avait déjà essayé, en 2017, de vendre la compagnie aérienne

BOMBAY -correspondance

La relance économique a un coût et c’est Air India qui, la première, va en subir les conséquences. La compagnie aérienne détenue par l’État indien va être de nouveau mise en vente dans les toutes prochaines semaines, conformément à ce qu’avait indiqué dès le mois de juillet la ministre des finances, Nirmala Sitharaman. La presse du sous-continent parle d’un appel à candidatures « d’ici à la fin du mois d’octobre » et d’un lancement du processus de privatisation proprement dit « dans le courant du mois de novembre ».

Après une première tentative effectuée en 2017, qui s’était soldée par un constat d’échec en juin 2018, faute de candidat, le gouvernement de Narendra Modi juge le moment opportun pour une deuxième tentative, dans un contexte de ralentissement économique inédit qui l’a ainsi conduit, en septembre, à baisser drastiquement le taux de l’impôt sur les sociétés.

Une mesure qui va réduire les recettes de l’État de 1 450 milliards de roupies (soit 18,6 milliards d’euros), alors que la collecte fiscale globale est déjà inférieure de 32 milliards d’euros aux prévisions budgétaires pour l’année fiscale 2019-2020 qui court jusqu’au 31 mars 2020.

Si les astres s’annoncent cette fois-ci plus favorables, c’est parce que des enseignements ont été tirés de l’échec précédent. Les transporteurs aériens qui s’intéressent à Air India avaient déclaré forfait pour deux raisons essentielles : l’État souhaitait, à l’époque, conserver 24 % du capital et céder au repreneur 70 % de la dette. Sur ce premier point, la ligne est aujourd’hui très claire. « La volonté du gouvernement de privatiser Air India va de soi. Ce devrait être une privatisation totale et nous devons obtenir le meilleur accord possible dans les plus brefs délais », a déclaré, fin août, le secrétaire d’État chargé de l’aviation civile, Hardeep Singh Puri. Il s’agit donc désormais de trouver un acquéreur pour 100 % du capital.

Une mariée plus attirante

Sur le second point, la mariée est plus attirante. Certes, la dette de la compagnie publique a continué de progresser dans l’intervalle, pour approcher, au 31 mars, le montant de 7,5 milliards d’euros (+ 6 % sur un an). Mais, en janvier, le gouvernement Modi a constitué une structure de défaisance pour alléger ce fardeau, en y logeant les actifs les moins rentables (Air India Transport Services, Airline Allied Services, Air India Engineering Services and Hotel Corporation of India) et en y transférant 3,8 milliards d’euros de dette.

Autre élément favorable, le marché indien compte aujourd’hui un acteur de moins, la compagnie Jet Airways, qui détenait, il y a encore un an, 15 % de parts de marché, ayant déclaré faillite au printemps. Par ricochet, la position des autres acteurs s’est trouvée renforcée. IndiGo, le leader incontestable, contrôle actuellement près de 50 % du marché indien, devant SpiceJet (14,8 %) et Air India (13,5 %). « Le retour de Jet Airways étant très improbable, Air India offre une opportunité de rêve à qui veut prendre position en Inde », estime Dhiraj Mathur, ancien expert du secteur aérien au cabinet PwC India.

La compagnie, qui compte 16 000 salariés et une flotte de 128 avions, devrait « cette fois-ci attirer beaucoup de monde, avance la société de conseil Capa, spécialisée dans l’aviation. Nous n’excluons pas la possibilité que des opérateurs globaux, notamment originaires des pays du Golfe, concourent à la privatisation, en groupement avec des compagnies locales ».

Pour le moment, en effet, l’Inde interdit à toute compagnie étrangère de détenir plus de 49 % du capital d’une compagnie indienne. Il y a dix-huit mois déjà, plusieurs noms de repreneurs potentiels circulaient sans qu’aucun d’entre eux ne confirme être intéressé. Parmi eux, Vistara, Air France-KLM, Etihad, Lufthansa et British Airways.

La privatisation d’Air India, si elle finit par aboutir, ne sera qu’une goutte d’eau dans le déficit des comptes publics que le ministère des finances espère toujours limiter à 3,3 % du produit intérieur brut (PIB) cette année. Alors que le prix de la compagnie était évalué il y a deux ans entre 3,8 milliards et 5,1 milliards d’euros, les analystes parlent maintenant d’une enveloppe tournant autour de 2,5 milliards seulement.

C’est sans doute la raison pour laquelle le gouvernement insiste sur le fait que cinq autres entreprises devront également basculer très vite dans la sphère privée : la compagnie pétrolière BPCL, la société de fret ferroviaire Concor, le transporteur maritime SCI et les électriciens THDC et Neepco. L’État a prévu d’engranger, cette année, 13,5 milliards d’euros de recettes de privatisations. A peine plus de 10 % du programme sont réalisés, en raison du retard occasionné par les élections générales du printemps.

Guillaume Delacroix, Le Monde.fr le 11 octobre 2019.