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Au nord-ouest du Pakistan, de petits ateliers privés manufacturent, ex nihilo ou presque, des Glock, Beretta et autres kalachnikovs artisanales.

 

«Ce n'est pas donné à tout le monde de savoir fabriquer un pistolet.» | Alexis Rapin
«Ce n'est pas donné à tout le monde de savoir fabriquer un pistolet.» | Alexis Rapin

 

À Peshawar (Pakistan)

C'est une petite pièce sombre, où règne une chaleur étouffante. Assis à même le sol, huit hommes s'affairent devant leur étau respectif, limant inlassablement de petits morceaux de métal. L'un d'eux s'interrompt, desserre sa pièce et l'assemble à plusieurs autres éparpillées à ses pieds. L'oreille tendue, il fait coulisser plusieurs fois cette petite mécanique, en quête d'éventuels bruits de friction. L'objet? Un Tokarev TT-33, mythique pistolet de conception soviétique.

Ancien carrefour de la route de la soie, Peshawar, au nord-ouest du Pakistan, s'est autrefois fait connaître pour ses artisans hors pair. Aujourd'hui encore, le dédale de ses bazars recèle une rue pour chaque corps de métier: cordonniers, relieurs, menuisiers... et armuriers. Dans ce curieux atelier à peine plus gros qu'une boulangerie, l'on produit, ex nihilo ou presque, des armes à feu sur commande. Hormis trois machines servant à usiner le métal brut, tout est confectionné lime à la main par cette petite équipe d'orfèvres de la culasse.

Alexis Rapin

 

«Il nous faut entre une et deux semaines, selon le modèle, pour produire un pistolet», détaille Iqbal*, enthousiaste contremaître des lieux. Enfin, une copie de pistolet, faudrait-il préciser: démontant et étudiant minutieusement les modèles d'origine, le labeur de ces ouvriers consiste à reproduire, pièce par pièce, des GlockBeretta et autres Tisas 9mm. Plusieurs entreprises similaires, d'une dizaine à une trentaine d'employés, leur font voisinage dans cette rue des faubourgs.

Des ateliers comme ceux-là, Peshawar et ses environs en recèlent deux catégories distinctes. Les réguliers, à l'instar de celui d'Iqbal, disposent d'une licence du gouvernement pakistanais et se limitent à la fabrication d'armes de poing. «On fournit des particuliers en possession de permis de port d'armes», nombreux dans cette région à majorité pachtoune, empreinte d'une forte culture de la gâchette, explique-t-il.

Usine d'armes à ciel ouvert

Hors de la ville, dans les zones tribales (territoires semi-autonomes faisant frontière avec l'Afghanistan), se cachent les ateliers irréguliers. Là, on reproduit et vend, largement sans permis, toutes sortes de joujoux: «du fusil d'assaut M-16 à la Kalachnikov, et les munitions qui les accompagnent», décrit Ahmed*, qui en a visité quelques-uns. Un marché gris foncé, notamment rendu possible par le statut constitutionnel de la région, qui y limite les pouvoirs du gouvernement central.

Au cœur de cette singulière industrie, la ville de Darra Adam Khel, à quarante kilomètres au sud de Peshawar, est connue comme une usine d'armes à ciel ouvert. Elle a autrefois servi de supermarché aux moudjahidines afghans résistant aux Soviétiques, et plus tard aux talibans combattant les Américains. Depuis 2018, toutefois, le gouvernement pakistanais s'efforce de resserrer la vis autour de ce petit bout de Far West oriental, qui suscite mauvaise presse à l'étranger.

Alexis Rapin

 

C'est d'ailleurs pour lutter contre cette économie sous-terraine que les ateliers licenciés de Peshawar ont vu le jour, raconte Ahmed. «En créant une filière régulée avec des emplois bien payés, le gouvernement espérait voir les artisans abandonner progressivement les zones tribales.» Un incitatif non négligeable: la plupart des employés d'Iqbal, par exemple, sont payés près de 700 dollars par mois, près de deux fois le salaire moyen au Pakistan.

Le revers de la médaille, cependant, c'est que les ateliers licenciés peinent à faire concurrence au marché informel. «À Darra Adam Khel, on peut dégoter un pistolet pour seulement 30 dollars», confie le jeune Imran*, dont certains amis ont contemplé l'idée. Alors qu'à l'atelier d'Iqbal, les entrées de gamme s'échelonnent «de 50 à 100 dollars, en fonction de la finition», détaille ce dernier. Reste que, même réguliers, les artisans pakistanais détonnent sur le marché du calibre: une copie de Glock 17 sortie des étaux d'Iqbal est vendue environ 200 dollars, soit près de trois fois moins qu'un original acheté sur internet.

Une tradition à part entière

La compétitivité du marché gris n'est toutefois pas le seul obstacle aux velléités régulatrices du gouvernement: les armuriers du cru, loin de l'image de marchands de mort de leurs homologues occidentaux, sont vus par la communauté comme dépositaires d'un savoir-faire à préserver. «Ce n'est pas donné à tout le monde de savoir fabriquer un pistolet!, fait valoir Iqbal, en Suisse, ils fabriquent de belles montres. Notre art à nous, c'est les armes. C'est mon grand-père qui a fondé l'atelier, la licence s'est transmise à travers les générations, c'est quelque chose dont on est fier.»

Cette tradition à part entière s'inscrit aussi dans l'ADN de cette région réputée pour son caractère indocile: «À travers l'histoire, les pachtounes se sont fait connaître comme de féroces guerriers, souligne Ahmed, les hommes d'ici aiment s'exhiber avec des armes et veulent pouvoir en acheter librement, cela fait partie de notre identité.» De temps à autre, au milieu du brouhaha des fiévreuses rues de Peshawar, quelques tirs de célébration stridents viennent témoigner de cet amour de la gâchette.

N'en déplaise au gouvernement d'Islamabad, ici au moins autant qu'au Texas, l'arme à feu s'impose et demeure comme un objet du quotidien. «Lorsqu'une épée est suspendue au-dessus de la tête d'un homme, il se souvient de Dieu», dit un proverbe pachtoune. Les artisans-armuriers de Peshawar, peut-être, ont-ils simplement vocation à rappeler constamment leurs semblables à leur foi.

Alexis Rapin, Slate.fr le 10 octobre 2010.

* Le prénom a été changé.