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Alors que Dassault Aviation doit livrer à l’armée indienne son premier Rafale, mardi 8 octobre, de nouvelles questions surgissent concernant l’entreprise Reliance, partenaire de l’avionneur français en Inde, à propos de ses liens avec l’industriel ukrainien Motor Sich convoité par les Chinois.

 

Un Rafale de Dassault, à Bangalore, dans le sud de l’Inde, le 20 février.Un Rafale de Dassault, à Bangalore, dans le sud de l’Inde, le 20 février.
Marina Lystseva / Marina Lystseva/TASS

 

Il y aura du beau linge à Mérignac (Gironde), mardi 8 octobre. L’Inde célébrera, ce jour-là, Dussehra, la victoire du dieu Rama sur le démon Ravana. Mais, dans la banlieue de Bordeaux, Dassault Aviation fêtera d’abord la livraison à l’armée indienne du premier des 36 Rafale commandés, en septembre 2016, en présence de la ministre des armées, Florence Parly, et de son homologue indien, Rajnath Singh. Le maréchal Rakesh Kumar Singh Bhadauria, qui avait dirigé, il y a trois ans, l’équipe chargée de négocier le contrat avec Dassault, sera, lui, retenu à Delhi pour participer à la journée annuelle de l’Indian Air Force, dont il a pris les rênes, lundi 30 septembre.

Après avoir effectué, cet été, une sortie à bord du Rafale à Mont-de-Marsan, le haut gradé a déclaré que l’appareil allait « changer la donne » pour l’Inde face au Pakistan. L’avion sera équipé de missiles air-air Mica et Meteor et du missile de croisière Scalp de MBDA. Il doit encore voler mille cinq cents heures en France, avant de gagner l’Inde en mai 2020, où il sera intégré au 17e escadron Golden Arrows, à Ambala, dans l’Haryana (Nord).

Une base aérienne assez éloignée de la frontière pakistanaise (220 kilomètres à vol d’oiseau) pour être en sécurité, mais suffisamment proche pour l’atteindre très rapidement en cas de conflit. Les Rafale suivants, dont la livraison s’étalera jusqu’en 2022, seront pour moitié installés à Ambala et pour moitié à Hasimara, tout près de la Chine, l’autre ennemi de l’Inde.

Tout se passe donc selon le calendrier prévu et, ces derniers mois, « l’affaire Rafale » s’est dégonflée. Narendra Modi a remporté une victoire historique aux législatives du printemps. La stratégie de son principal opposant, Rahul Gandhi, consistant à accuser le premier ministre de « corruption », a échoué auprès des électeurs.

 « Trois fois plus cher »

« Gandhi a échoué, mais cela n’absout aucunement Modi de s’expliquer sur le fait que l’Inde paie chaque Rafale trois fois plus cher que le prix envisagé » lorsque le Parti du Congrès était au pouvoir, estime Mohan Guruswamy, ancien conseiller au ministère des finances. En retirant les coûts de l’armement et de la logistique – des éléments qui n’apparaissaient pas dans le projet de contrat de 2012 – du montant total du contrat (7,878 milliards d’euros), M. Guruswamy évalue l’investissement à 7,1 milliards d’euros, soit 197 millions d’euros par avion.

« Nous devons maintenant vivre avec la suspicion lancinante qu’une partie de l’argent public finit dans la poche de tierces parties », dit-il, puisque, en son temps, le gouvernement de Manmohan Singh (2004-2014) tablait, lui, sur 126 Rafale pour 7,75 milliards d’euros, soit 61 millions d’euros par avion.

N’en déplaise à ses détracteurs, le gouvernement Modi a reçu l’onction de la Cour suprême, en décembre 2018, puis du Comptroller and Auditor General (la Cour des comptes indienne), en février. Ces deux institutions ont rendu des rapports validant l’accord de gouvernement à gouvernement passé entre New-Delhi et Paris. Certains continuent néanmoins de s’interroger sur les bénéficiaires des « offsets », ces compensations consenties par Dassault Aviation (3,9 milliards d’euros) pour faire émerger une filière aéronautique privée dans le sous-continent.

Transferts de technologies

A ce stade, la branche indienne de l’avionneur français est à la peine pour trouver des entreprises locales à la hauteur. Selon nos informations, elle n’aurait identifié de projets sérieux que pour un tiers de l’enveloppe globale et mène actuellement de laborieux audits auprès d’autres candidats potentiels. Il est prévu que 30 % des « offsets » soient réalisés à travers l’organisation publique indienne de recherche et développement du secteur de la défense DRDO, tandis que 28 % seront menés par Dassault Aviation lui-même et 21 % par respectivement Thales et Safran, parties prenantes au Rafale.

Parmi la cascade de sociétés locales sélectionnées à ce jour pour bénéficier de transferts de technologies de la part de la France, Reliance Defence est toujours en course, alors que sa maison mère, Reliance, est sur le point d’imploser. Ecrasé, selon l’Economic Times, par près de 17 milliards d’euros de dettes, le groupe du milliardaire Anil Ambani, l’homme soupçonné de favoritisme, au cœur de « l’affaire Rafale », a été obligé de déclarer en faillite son vaisseau amiral, Reliance Communications (RCOM), en mai, puis Reliance Marine and Offshore, en août. Enfin, début septembre, les banques ont menacé de redressement judiciaire Reliance Naval and Engineering, avec qui le français Naval Group (ex-DCNS) travaille depuis 2010.

Les dirigeants de Dassault Aviation ont-ils vraiment mesuré le risque pris en s’alliant à M. Ambani délibérément, comme l’assure le PDG, Eric Trappier, ou sur une décision du gouvernement Modi, la France n’ayant « pas eu le choix » du partenaire indien, comme l’a déclaré l’ex-président François Hollande, en septembre 2018 ? Reliance a d’ores et déjà constitué deux sociétés communes avec Dassault Aviation et Thales à Mihan, la zone économique spéciale qui jouxte l’aéroport de Nagpur, dans le centre de l’Inde, pour y assembler le nez du jet d’affaires Falcon 2000. L’usine devrait entrer en production à la fin de 2019.

L’incident de l’avion-cargo

Mais il y a plus inquiétant. Le 10 mai, un incident relaté par la presse indienne a fait apparaître le nom d’une entreprise qui pourrait bientôt devenir un nouveau protagoniste de « l’affaire Rafale ». Ce jour-là, un avion-cargo aux couleurs de la compagnie ukrainienne Motor Sich immatriculé UR-11316 a été intercepté, alors qu’il venait de pénétrer sans autorisation dans l’espace aérien indien. L’appareil, un Antonov An-12BK, était en provenance de Bourgas, dans l’est de la Bulgarie, et avait fait escale à Tbilissi, en Géorgie, et Karachi, alors que le ciel pakistanais était théoriquement fermé, à la suite des bombardements effectués, fin février, par l’Inde sur un présumé camp d’entraînement terroriste à Balakot, dans le nord du Pakistan.

Deux chasseurs Sukhoï 30 de l’Indian Air Force ont contraint l’Antonov à atterrir à Jaipur, au Rajasthan (Nord). Mais, après vérification, l’avion-cargo a été autorisé à redécoller pour New-Delhi, sa destination finale, où il s’est posé à 15 h 43, comme en témoigne le site Flightradar24. Que pouvait bien transporter l’avion de Motor Sich ? Nul ne le sait. Mais comme Le Monde l’a découvert depuis, l’opérateur ukrainien, dont l’activité principale est la construction de moteurs d’avions, intervient en Inde d’une curieuse façon.

D’après son site Internet, son « bureau de liaison » est situé au 24, Ferozeshah Road, à New-Delhi. Sur place, aucune plaque au nom de Motor Sich. Et pour cause : cette adresse est celle du service culturel de l’ambassade de Russie en Inde. Surprenant, quand on sait que les entreprises ukrainiennes sont supposées ne plus faire commerce avec Moscou, depuis l’annexion de la Crimée, en 2014.

Aucune trace de bail

Par ailleurs, plusieurs documents internes à Motor Sich, auxquels Le Monde a eu accès, indiquent que l’industriel ukrainien jouit, depuis 2008, d’une autre « adresse postale » au Community Centre de Zamrudpur, l’un de ces innombrables villages caractéristiques de la capitale indienne. L’immeuble, assez miteux, appartient à Influence, un exportateur de prêt-à-porter dirigé par Gautam Thadani, patron du groupe pharmaceutique Global Healthline. Là encore, le nom de Motor Sich est invisible, y compris dans l’escalier 4 mentionné dans les papiers de l’entreprise.

Il n’existe d’ailleurs aucune trace de bail. En revanche, une autre entreprise a officiellement loué des locaux dans le bâtiment, à partir de 2011 : la société de production télévisuelle Big Synergy Media, dont le siège se trouve à Bombay (Ouest). Et à qui appartient celle-ci ? A Reliance Entertainment, une filiale du groupe d’Anil Ambani. Une coïncidence troublante, sachant que le milliardaire entretient des relations notoires avec l’Ukraine.

En mars 2016, Reliance Defence a annoncé la création d’une société commune avec l’avionneur ukrainien Antonov, un vieux fournisseur de l’Indian Air Force. Cette nouvelle société est située à Nagpur, à l’endroit même où Dassault Aviation enseignera bientôt le b.a.-ba de l’aéronautique à Reliance Defence. Ainsi, le partenaire indien du fabricant du Rafale travaille avec Antonov, dont le fournisseur de moteurs se trouve être son compatriote Motor Sich.

Surveillé de près par Washington

Non seulement Motor Sich a des contacts étroits avec Moscou, ce qui lui a valu les remontrances du renseignement ukrainien, d’après Radio Free Europe, mais il est de surcroît sur le point de passer sous pavillon chinois. En 2017, la société Beijing Skyrizon Aviation est entrée à son capital et, en juillet, elle a annoncé détenir la majorité. Les autorités ukrainiennes de la concurrence ont provisoirement bloqué l’opération, mais sont bien embarrassées.

Car le devenir de Motor Sich est surveillé de près par Washington. Fin août, deux semaines avant sa démission de la Maison Blanche, le conseiller à la sécurité nationale de Donald Trump, John Bolton, s’est rendu expressément à Kiev pour expliquer au président ukrainien, Volodymyr Zelensky, que le rachat de Motor Sich posait « problème aux Etats-Unis, mais aussi à l’Europe », et risquait de compromettre la demande d’adhésion de l’Ukraine à l’Organisation du traité de l’Atlantique nord, en raison du risque de fuite des savoir-faire occidentaux vers la Russie et la Chine.

Dassault Aviation et Reliance n’ayant pas souhaité réagir aux sollicitations du Monde, qui peut désormais répondre aux nouvelles questions soulevées par « l’affaire Rafale » ? Par un mauvais coup du destin, les trois ministres les plus impliqués dans la négociation du contrat avec Dassault sont morts cette année de longues maladies : Manohar Parrikar, ministre de la défense de novembre 2014 à mars 2017, Sushma Swaraj, ministre des affaires étrangères durant la totalité du premier mandat de M. Modi, de mai 2014 à mai 2019, et Arun Jaitley, ministre des finances sur la même période et ministre de la défense par intérim à deux reprises, en 2014 puis en 2017.

 

Guillaume Delacroix, Le Monde.fr le 5 octobre 2019