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La démonstration de force du 2 octobre à Pékin n'inquiète pas que l'Occident mais aussi la Russie et l'Inde. Les deux pays membres des BRICS renforcent depuis quelques mois leur alliance et lancent un défi au multipolarisme à la française.

L’Inde bouscule les cartes dans un monde où la Chine inquiète tout le monde, et l’Inde en tout premier lieu. Mais elle se veut le centre d’un monde multipolaire et non la vassale d’une quelconque coalition. Moscou y occupe une place de choix. Paris doit le comprendre.

Ni alignement sur Paris, encore moins sur Washington

La visite surprise du Premier Ministre indien en France à l’occasion du G7 de Biarritz a parfois été interprétée comme un glissement stratégique de la diplomatie indienne où la France remplacerait la Russie dans le jeu diplomatique indien. Il est vrai que les annonces faites lors de cette rencontre correspondent à un net approfondissement du partenariat stratégique entre Paris et New Delhi avec un volet militaire de plus en plus étendu et une intensification de la coopération sécuritaire dans l’Océan indien puisqu’elle couvre désormais la cybersécurité. La rencontre de Chantilly se tenait également quelques jours avant la livraison des premiers avions Rafale dont Narendra Modi avait tranché contre toute attente la commande ferme de 36 unités lors de sa venue à Paris en 2016. Or la Russie se targuait d’un quasi-monopole sur l’aéronautique militaire de défense indienne de très haut niveau avec par exemple son Sukhoi Su-30MKI monté par Hindustan Aeronautics. La relation avec Paris traduirait-elle un glissement vers une diplomatie multipolaire à la française ?

D’autres veulent y voir une inflexion pro-occidentale de New Delhi. Il est vrai que depuis quelques années, la diplomatie indienne s’est nettement rapprochée de Washington et les relations entre Modi et Trump sont excellentes comme on vient de le voir à Washington il y a quelques jours. De là à croire que New Delhi glisserait lentement mais sûrement vers une vaste coalition occidentale contre la Chine, il y a un pas que certains ont allègrement franchi en citant la fameuse QUAD qui regroupe les États-Unis, le Japon, l’Australie et l’Inde. Mais celle-ci est en réalité très loin d’être autre chose qu’un forum de dialogue informel, et la méfiance congénitale des diplomates indiens vis-à-vis de Washington ne semble pas prêt de s’évanouir.

Mais comme la Russie est souvent présentée comme un axe essentiel de la coalition que Pékin tente de construire face à sa grande rivale américaine, tout le monde scrute étroitement l’évolution de la relation stratégique entre New Delhi et la Russie qui ont établir des relations très étroites depuis le fameux traité Indo-soviétique d’amitié et de coopération signé en août 1971 en pleine guerre de sécession du Bangladesh face à un Pakistan soutenu par la Chine. Mais on oublie parfois que ce traité signé par Madame Indira Gandhi suivait de quelques années la véritable gifle diplomatique imposée par les États-Unis en plein crise financière de réserves de change après les deux moussons catastrophiques de 1965 et 1966.

L’axe New Delhi-Moscou se porte comme un charme

En réalité, la relation entre New Delhi et Moscou semble se porter comme un charme à la vue de la rencontre bilatérale de Vladivostok le 6 septembre dernier, quelques jours après le G7 de Biarritz où Narendra Modi fut l’invité personnel du Président Macron. Les journées de Vladivostok sont importantes car l’Inde a fait un coup double qui mérite d’être analysé avec soin.

Il s’agissait d’une part du 20e sommet annuel entre les deux pays et les deux chefs d’État ont signé de nombreux accords dans les domaines de l’énergie, dont un programme ambitieux dans du gaz liquéfié en provenance de l’Arctique, mais aussi dans le domaine de la défense avec notamment un nouveau programme de dix ans de coopération technique militaire. La veille, la Russie avait annoncé un nouvel accord pour la fourniture de vingt réacteurs nucléaires supplémentaires, programme très ambitieux quand on connaît la difficulté de la France avec la fourniture à l’Inde de son EPR toujours en panne. L’accord a été confirmé par les deux chefs d’État qui se sont félicités de la bonne marche des deux unités de la centrale russe de Kundakulam dont deux tranches supplémentaires sont en cours de construction. L’Inde a également signé un traité avec la Russie pour ouvrir une route maritime directe entre les ports de Chennai et de Vladivostock, la première entre les deux pays et permettant à New Delhi de se positionner enfin sur l’ouverture des routes maritimes passant par l’Arctique.

Le lancement du « Act Far East Policy »

Le deuxième grand coup de New Delhi a été la participation active au 5e Eastern Economic Forum (EEF) qui se tient traditionnellement à Vladivostok depuis 2015  pour encourager des investissements dans cette région où la Russie a bien du mal à contenir l’expansionnisme chinois. Outre la présence remarquée du Japon depuis l’origine, il y avait également cette année la Malaisie, l’Australie, la Corée du sud et … l’Inde. Invitée pour la toute première fois, son Premier Ministre Narendra Modi a même eu l’honneur d’être le Chief Guest du forum. Il était venu en force, accompagné de quatre Chief ministers d’états indiens pas moins et d’une délégation de 150 hommes d’affaires, dont les plus grands groupes du pays comme Reliance et Tata. Il en a profité pour annoncer le lancement d’une ambitieuse « Act Far East Policy », pendant de la  « Act East Policy » lancée il y a une dizaine d’années avec l’Asie du sud-est. Une autre zone du monde où la compétition avec la Chine prend des formes exacerbées comme cet été en mer de Chine. Au large des côtes du Vietnam, la flotte chinoise s’est encore faite menaçante, cette fois sur un site d’exploration pétrolière conjoint entre l’entreprise indienne ONGC et une compagnie…russe, Rosneft. Au total, l’Inde aura signé au cours du Forum près d’une cinquantaine d’accords pour une valeur de 5 milliards de dollars, et annoncé l’ouverture d’une ligne de crédit d’un milliard de dollars, une première indienne pour une zone géographique spécifique.

Être au centre… de soi-même

Ni alignement sur Washington, ni coalition anti-chinoise, ni multipolarisme à la française, la puissance indienne pense que le temps joue pour elle et qu’il convient de jouer sa propre carte. Et pour cela d’appliquer sa théorie du mandala, une vision des relations internationales remontant au vieux traité Arthashastra datant de l’empire Maurya au 4e siècle avant notre ère. Dérivant d’un mot sanskrit qui signifie « cercle », le monde est vu comme un ensemble de cercles d’amis et d'ennemis qui entourent un roi et son État. Seuls ses voisins directs sont des ennemis ouverts ou potentiels. Les autres rois sont tous des amis potentiels qu’il convient d’engager dans des relations à géométrie variable pour équilibrer l’influence qu’ils voudraient ou pourraient avoir sur soi.

L’Inde se veut ainsi un monde multipolaire à elle seule. Elle a resserré ses liens avec le Japon et les États-Unis face à une Chine voisine de plus en plus puissante et inquiétante à ses frontières. Elle s’est rapprochée de la France qui dispose d’atouts stratégiques dans des domaines clés comme le militaire, le nucléaire ou les hautes technologies, le tout en relative autonomie vis-à-vis des superpuissances. Ceci lui permet d’accroitre son pouvoir de négociation y compris vis-à-vis de la Russie, mais pas question de rompre avec un tel ami dont elle sait en outre que la puissance chinoise l’inquiète au plus haut point également. Moscou comme Paris seront d’ailleurs ses soutiens les plus fidèles lorsque le Conseil de sécurité des Nations-Unies s’est réuni pour parler de la crise au Cachemire après l’abrogation de l’article 370 le 5 août dernier. Enfin, Modi retrouvera bientôt son ami Poutine au 11e sommet des BRICS à Brasilia. Là encore, pas question de quitter un forum qui lui permet de négocier en position de force face à l’Occident mais aussi de marquer la Chine avec des partenaires du sud qui la jugent également par trop invasive.

In fine, le maître-mot de Delhi est aujourd’hui cette sixième stratégie de l’auteur de l’Arthashastra : Dvaidhibhava, le double-jeu. Ni guerre, ni paix, ni neutralité, ni préparation à la guerre (quoique…), ni alliance, mais s’engager et engager pour maintenir la plus grande marge de manœuvre possible. New Delhi est ainsi membre d’une trentaine de forums, associations ou institutions régionales qui réunissent les amis de ses amis pour tenir à distance ses concurrents ou adversaires. La Russie est un de ses grands amis.

 

Jean-Joseph Boillot, Atlantico.fr le 4  octobre 2019