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Catégorie : Actualité du C.I.D.I.F

 

Farooq Abdullah, politicien considéré comme pro-indien, est confiné dans une pièce de sa maison transformée en prison au nom d’une loi antiterroriste.

 

Farooq Abdullah à Srinagar, capitale du Jammu-et-Cachemire, en avril 2019.Farooq Abdullah à Srinagar, capitale du Jammu-et-Cachemire, en avril 2019. Mukhtar Khan / AP

 

La vidéo de Narendra Modi s’adonnant, au Gujarat, à un lâcher de papillons multicolores à l’aide d’un sac en tissu camouflage militaire, mardi 17 septembre, a fait le tour de Twitter. Elle avait quelque chose de surréaliste. Le premier ministre de l’Inde célébrait son 69e anniversaire et au même moment, l’armée de l’air effectuait avec succès un essai de missile air-air Astra au large de l’Etat de l’Orissa, sur la côte est du sous-continent. Une réplique manifeste au test de missile sol-sol Ghaznavi mené le 29 août par le Pakistan, dans un contexte de plus en plus tendu au Jammu-et-Cachemire, la partie du Cachemire sous administration indienne.

Cette région himalayenne que se disputent les deux puissances nucléaires d’Asie du Sud demeure coupée du monde, depuis que Delhi lui a retiré son autonomie constitutionnelle, le 5 août. Les informations en provenance du terrain ne filtrent qu’au compte-gouttes et lundi 16 septembre, la Cour Suprême de l’Inde a solennellement demandé au gouvernement Modi d’y assurer « au plus vite le retour à la normale ».

Interpellé par des habitants se plaignant de ne pas avoir accès aux tribunaux pour dénoncer ce qu’ils sont en train de vivre, du fait de l’interdiction de déplacement qui y sévit, le président de la Cour Suprême, Ranjan Gogoi, a jugé la situation « très très sérieuse » et prévenu les autorités qu’il se rendrait bientôt sur place, si cela se révélait nécessaire. Ces avertissements n’ont été suivis d’aucune réaction de l’exécutif.

La veille au soir, la police avait procédé à l’arrestation formelle de l’une des personnalités politiques locales les plus en vue, Farooq Abdullah, qui a dirigé le gouvernement du Jammu-et-Cachemire à trois reprises, a été ministre fédéral des énergies renouvelables sous Manmohan Singh [premier ministre de 2004 à 2014], et siège comme député à la Lok Sabha, la chambre basse du parlement de l’Inde.

Agé de 81 ans, M. Abdullah est le fils de Sheikh Abdullah, le « Lion du Cachemire » qui avait lui-même dirigé par deux fois l’exécutif régional et défendait, à son époque, l’idée d’un Cachemire indépendant, ce qui lui avait valu de faire de la prison.

Depuis le 5 août, Farooq Abdullah était assigné à résidence à Srinagar, la capitale, ainsi que son fils Omar, ancien chef du gouvernement du Jammu-et-Cachemire également, tout comme leur principale opposante, Mehbooba Mufti, dernière personnalité à avoir dirigé, en coalition avec le BJP de M. Modi, l’exécutif régional jusqu’à la dissolution de celui-ci, en juin 2018. Depuis, la région était sous tutelle provisoire de Delhi.

Le 14 août par ailleurs, une autre figure politique, Shah Faesal, a été intercepté à l’aéroport de Delhi alors qu’il s’apprêtait à partir aux Etats-Unis pour donner une conférence à Harvard. En mars dernier, celui-ci avait lancé, à l’âge de 36 ans, un nouveau parti destiné à renouveler la classe politique locale et à faire en sorte que le Jammu-et-Cachemire cesse un jour d’être « un cimetière en altitude ». Il a été renvoyé au Cachemire et placé en détention.

M. Abdullah, lui, est désormais confiné dans une seule pièce de sa maison, laquelle a été transformée en prison, en vertu d’une loi sur la sécurité publique qui permet de maintenir une personne en détention n’importe où, durant trois mois sans mandat de dépôt et durant deux ans sans procès. C’est la première arrestation d’un politicien considéré comme pro-indien au nom de cette loi. D’après les militants indépendantistes, plus de vingt mille Cachemiris auraient fait les frais, durant ces vingt dernières années, de ce texte qualifié par Amnesty International de « loi sans loi ».

Dans son éditorial du 17 septembre, l’Indian Express a exprimé sa stupeur devant l’usage d’une loi destinée à la lutte contre le terrorisme, rappelant que M. Abdullah et son fils avaient été reçus à Delhi par Narendra Modi en personne, le 3 août. Cette arrestation « en dit plus sur le gouvernement que sur un homme qui était le visage de la politique modérée au Cachemire, en plus d’être le porte-drapeau de l’Inde sur la question du Cachemire », estime le quotidien anglophone qui trouve « étonnant que la justice l’ait acceptée sans poser de question ».

Selon l’ancienne journaliste spécialiste du Cachemire, Maya Mirchandani, aujourd’hui chercheuse à l’Observer Research Foundation, cette affaire « porte atteinte à la dignité de la classe politique cachemiri, qui faisait jusqu’ici tampon entre Delhi et les séparatistes, tout en tenant le Pakistan à distance, dans le but de parvenir à l’autodétermination ».

Guillaume Delacroix, Le Monde.fr le 18 septembre 2019