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Les hijras, nés hommes, devenues femmes, forment une communauté ancienne, marginalisée et stigmatisée malgré la reconnaissance officielle par la Cour suprême indienne d’un « troisième sexe ». Le VIH y fait des ravages.

 

Deux hijras, nées dans un corps d’homme mais à l’âme féminine, à Bangalore, au sud de l’Inde.Deux hijras, nées dans un corps d’homme mais à l’âme féminine, à Bangalore, au sud de l’Inde.
CC BY-NC-SA 2.0

 

LETTRE DE NEW DELHI

Rendez-vous était donné à un carrefour du nord de New Delhi. Un capharnaüm inextricable, de camions, voitures, scooters, rickshaws, où le piéton joue à chaque instant son destin.

Samira, de son pas chaloupé a franchi la mêlée sans hésitation pour emprunter un entrelacs de ruelles poussiéreuses, sous le regard inquisiteur ou hypnotisé des passants. Quelques centaines de mètres plus haut, elle s’est engouffrée dans un étroit passage.

Au rez-de-chaussée d’un immeuble, assises en tailleur l’attendaient ses amies, apprêtées, maquillées, drapées dans des saris colorés. Samira, Piya, Karina, Morni sont des hijras, nés garçons, devenues filles. Une communauté très ancienne en Inde, transgressive, tantôt respectée, tantôt redoutée et méprisée. Alors qu’elles furent un temps les gardiennes des harems, elles furent classées comme « une tribu criminelle » par les Britanniques en 1871.

Parcours de souffrances

Les hijras, censées assurer la fertilité du couple, officient contre rémunération dans les mariages et les baptêmes, sont convoitées pour leur danse, mais restent le plus souvent des parias qui se livrent à la prostitution ou à la mendicité pour survivre.

En avril 2014, la Cour suprême indienne a officiellement reconnu l’existence d’un « troisième sexe » ou troisième genre, ni masculin ni féminin, au profit d’une population transgenre estimée entre un demi-million et un million de personnes, dont les hijras. Les magistrats avaient souligné dans leur jugement « la faillite morale de la société » qui les stigmatise et les traite comme « des intouchables », et avaient enjoint au gouvernement d’agir pour briser leur stigmatisation. Dans les faits, peu de choses ont changé depuis.

D’une voix rauque et cassée, Samira, 21 ans, raconte son parcours de souffrances. Elle a découvert à 10 ans, son désir de vivre comme une fille, s’en est ouvert à son père qui l’a rassurée. « Ça va passer, ne t’inquiète pas ! » A l’école, le garçon, efféminé, est la risée de ses camarades. Au collège, alors qu’il espère suivre une formation de dentiste, les brimades pleuvent. Il quitte brutalement Calcutta et sa famille, pour gagner New Delhi.

Un stage à l’hôpital au service de radiologie, où les collègues ne sont pas mieux disposés, pousse le jeune homme à rejoindre une communauté d’hijras, placée sous la protection d’une gourou. A la fois père et mère, la gourou partage sa maison avec sept hijras et fait autorité sur une communauté d’une trentaine de disciples (chelas), collecte l’argent et fixe les règles de la maison.

En mars 2019, après avoir réuni la somme nécessaire, 200 000 roupies (2 500 euros) pour une opération, le jeune homme devient Samira. La castration est un choix extrême et respecté, mais beaucoup d’hijras ne subissent ni traitement hormonal ni intervention chirurgicale et se contentent, sous des traits masculins, de porter des vêtements de femme.

Sentinelles contre le VIH

Ses amies témoignent d’une histoire commune : les hijras sont nées dans un mauvais corps, un corps d’homme dans une âme féminine, « une sainte âme prisonnière d’un corps inadéquat », écrit dans son dernier roman l’écrivaine indienne Arundhati Roy. Stigmatisation dès l’école, exclusion de leur propre famille dans 98 % des cas, discrimination au travail, dans l’accès aux soins et aux services sociaux, violences, marginalisation, la communauté porte un autre fardeau : le VIH.

C’est un tabou en Inde, mais 72 % des transgenres du sous-continent sont des travailleurs du sexe et parmi eux, le VIH fait des ravages. Beaucoup d’hijras ignorent qu’elles sont infectées, et celles qui connaissent leur statut fuient bien souvent les centres de traitement de peur d’être un peu plus stigmatisées.

 

La communauté des hijras est très affectée par le VIH. Beaucoup ignorent même qu’elles sont contaminées.La communauté des hijras est très affectée par le VIH. Beaucoup ignorent même qu’elles sont contaminées. CC BY 2.0

 

Pour casser cette logique morbide, une ONG indienne (India HIV/AIDS Alliance), financée par le Fonds mondial contre le sida, la tuberculose et le paludisme, a entrepris un long et patient travail d’approche, notamment auprès des gourous qui exercent une influence déterminante sur les hijras. Huit mois ont été nécessaires pour gagner leur confiance. « La divulgation de sa séropositivité est extrêmement stigmatisante pour les hijras. Beaucoup hésitent à faire un coming out, indispensable pour se faire soigner. Notre travail a été de les convaincre qu’on peut vivre avec le VIH », explique Rosenara Huidrom de l’India HIV/AIDS alliance.

Des hijras ont été formées et sont devenues des sortes de sentinelles. Elles font du porte-à-porte pour convaincre leurs pairs et leur entourage de se faire dépister, les accompagner dans les centres de traitement, leur fournir des préservatifs.

Munies d’une tablette électronique qui localise les hijras dans les quartiers de New Delhi et de Bombay, les volontaires rendent visite chaque mois aux patientes pour s’assurer de la prise régulière des antirétroviraux distribués gratuitement par le gouvernement indien, notamment durant les trois premiers mois où les effets secondaires sont les plus pénibles. Elles notent scrupuleusement l’évolution de leur état de santé, leur alimentation ou encore les faits de discrimination dont elles ont été victimes.

Le programme a permis en quelques mois de suivre près de 5 000 transgenres. Et de briser le cercle vicieux de leur marginalisation.

 

Sophie Landrin (New Delhi, correspondante)Le Monde.fr le 18 septembre 2019.