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Dix-huit ans après le lancement par les Etats-Unis de la « guerre globale contre la terreur », les victoires remportées en Afghanistan et en Irak n’ont nulle part permis d’éradiquer la menace jihadiste.

 

Marines américains en Afghanistan, le 2 mai 2011, regardant l’annonce télévisée par le président Obama
de la mort de Ben Laden

 

George W. Bush a lancé, en riposte aux attentats du 11 septembre 2001, une « guerre globale contre la terreur ». Les membres effectifs d’Al-Qaida n’étaient alors qu’un ou deux milliers. Dix-huit années plus tard, cette « guerre » aux nombreuses évolutions a causé des centaines milliers de victimes et englouti des centaines de milliards d’euros. Mais les partisans d’Al-Qaida, de Daech et de leurs organisations affiliées sont désormais des dizaines de milliers, avec des centaines de milliers de sympathisants, présents dans le monde entier. Certes, les jihadistes ne disposent plus de territoire sous leur contrôle exclusif, mais ce n’était pas non plus le cas en 2001. Le caractère fondamentalement militaire de ces campagnes « anti-terroristes » explique une bonne part de leur bilan contrasté.

 

LE CHAMP DE RUINES DE L’AFGHANISTAN

Les Etats-Unis ont bénéficié d’un consensus international pour déclencher, en octobre 2001, une vaste offensive contre le régime taliban en Afghanistan, accusé d’avoir soutenu Al-Qaida. Cette offensive-éclair a été  menée, à terre et en première ligne, par les opposants afghans aux talibans, ainsi dépouillés de toute légitimité nationaliste. Mais les Etats-Unis, forts de leur soutien massif à l’opposition, ont refusé de restaurer la monarchie de Zaher Shah, renversé par les pro-soviétiques en 1973, alors qu’il aurait pu fédérer un consensus autour de sa personne, sur le modèle du roi Sihanouk au Cambodge en 1993. Ils ont préféré instaurer une « république islamique » et placer à sa tête un de leurs fidèles, dont la famille était pourtant notoirement liée au trafic de stupéfiants.

La « reconstruction »  de l’Afghanistan sur cette base a fait progressivement le jeu à la fois des seigneurs de la guerre, plus ou moins intégrés au dispositif américain, et des talibans, dont le retour en force est spectaculaire ces dernières années, y compris en dehors de leurs zones pachtounes d’origine. Les Etats-Unis, en acceptant de négocier directement leur retrait avec les talibans, ont porté un coup terrible au pouvoir de Kaboul et à la légitimité des élections de la fin de ce mois. La suspension brutale de ces pourparlers ne fait qu’aggraver la confusion, les responsables américains étant divisés sur le plus sûr moyen d’empêcher que  l’Afghanistan ne redevienne un sanctuaire du jihadisme international: les uns sont prêts à miser sur les talibans, déjà engagés dans la lutte contre la branche locale de Daech; les autres exigent le maintien d’une « force anti-terroriste » sur place et ont apparemment imposé leurs vues à Donald Trump.

 

LA DESCENTE AUX ENFERS DU MOYEN-ORIENT

Le président Bush a décidé, en mars 2003, d’étendre sa « guerre globale contre la terreur » à l’Irak, même si le régime totalitaire de Saddam Hussein était un farouche adversaire des jihadistes. L’invasion de l’Irak et le renversement de Saddam ont ouvert les portes du Moyen-Orient à Al-Qaida, dont la branche irakienne s’est bientôt dénommée « Etat islamique ». La « reconstruction » du pays sur une base confessionnelle et milicienne, au profit des groupes chiites et kurdes, a permis à l’insurrection jihadiste de se poser en fer de lance de la minorité arabe et sunnite. Les Etats-Unis ont cependant recentré leur campagne en 2007 contre les seuls groupes jihadistes, trouvant des arrangements avec la guérilla sunnite. Ce tournant a été consacré par Barack Obama en 2009, lorsqu’il restreint la « guerre globale » à la lutte contre Al-Qaida. Fort du succès de l’élimination de Ben Laden, en 2011, le président américain retire, cette année-là, l’essentiel de ses forces hors d’Irak.

Le soulèvement démocratique qui traverse le monde arabe en 2011 est férocement combattu par des dictatures qui, comme le régime de Bachar al-Assad en Syrie, n’hésitent pas à manipuler la menace jihadiste. Abou Bakr al-Baghdadi, qui profitait déjà en Irak de la politique sectaire du gouvernement, parvient ainsi à implanter son organisation en Syrie. Il y établit en 2013 à Rakka son « Etat islamique en Irak et en Syrie », connu sous l’acronyme arabe de Daech, avant  de proclamer en 2014 son pseudo-califat dans la ville irakienne de Mossoul. Des tueries de masse, perpétrées ou inspirées par Daech, ensanglantent l’Europe, mais aussi les Etats-Unis, entre 2015 et 2017. Il faut cinq longues années à une coalition menée par Washington pour éliminer en 2019 l’assise territoriale de Daech en Irak, puis en Syrie. L’organisation continue pourtant de disposer de dizaines de milliers de combattants et de sympathisants dans ces deux pays.

 

VICTOIRE MILITAIRE ET DEFAITE POLITIQUE

En « globalisant » sa « guerre contre la terreur« , George W. Bush a permis en retour à Al-Qaida de « globaliser » sa campagne jihadiste, bien au-delà de son sanctuaire afghan, puis pakistanais. Le désastre de l’invasion de l’Irak a ensuite facilité l’émergence d’un pôle moyen-oriental plus accessible et attractif pour les jihadistes du monde entier. Le recentrage de la stratégie anti-terroriste sous Obama aurait peut-être pu conduire à un succès durable si la Maison blanche avait adopté une politique claire en Syrie. Mais, en soutenant publiquement l’opposition à Assad, sans jamais lui donner les moyens militaires de l’emporter, les Etats-Unis ont ouvert un boulevard à Daech dans ce pays, ruinant la possibilité d’une troisième voie entre la dictature et les jihadistes. Vladimir Poutine a pu ainsi lancer en 2015 sa propre « guerre contre la terreur » en Syrie, concentrant ses frappes sur l’opposition à Assad, puisque la coalition menée par Washington se chargeait de la très coûteuse lutte contre Daech.

Hormis l’intermède 2007-10 en Irak, les Etats-Unis n’ont jamais su appuyer leurs campagnes anti-terroristes sur des alternatives locales crédibles à la menace jihadiste. Le pari sur les milices kurdes face à Daech en Syrie a beau avoir été militairement payant, il débouche sur un vide de pouvoir très inquiétant à Rakka, d’autant que le président Trump a maintes fois paru « trahir » politiquement ses partenaires kurdes. Plus généralement, les incohérences du discours occidental sur la « démocratie » dans le monde musulman s’aggravent du soutien apporté à des dictatures impitoyables, le tout au nom de la lutte contre le terrorisme. Cela ne peut que rendre la posture du Kremlin beaucoup plus solide dans son soutien affiché aux régimes en place. Cela, surtout, vide de sens la contre-propagande qui aurait pu, et dû, neutraliser partout la propagande jihadiste. Celle-ci continue de séduire, dans le monde entier, des sympathisants que Daech ou Al-Qaida tenteront sans doute de mobiliser, une fois sortis de leur période actuelle de reflux.

Une bien sombre perspective après dix-huit années de ce conflit emblématique de notre siècle.

Jean-Pierre Filiu, Le Monde.fr le 15 septembre 2019.