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Manifestation à Srinagar, le 23 août.

Manifestation à Srinagar, le 23 août. Dar Yasin / AP

 

L’ONU s’inquiète des restrictions des libertés pour les Cachemiris

 

BOMBAY- correspondanceNEW DELHI- correspondante

L’Inde et le Pakistan ont trouvé pour quelques jours une tribune de choix pour exprimer leur profond désaccord sur la situation au Cachemire, et tenter d’emporter, chacun de son côté, le soutien de la communauté internationale. Shah Mahmood Qureshi, le ministre pakistanais des affaires étrangères, devait prononcer un discours, mardi 10 septembre, à l’assemblée générale du conseil des droits de l’homme des Nations unies (CDH), réunion qui se tient toute la semaine à Genève. Il sera suivi par la délégation indienne. De son côté, le gouvernement indien a prétendu lundi avoir levé « la plupart des restrictions aux déplacements » mises en place le 4 août au Jammu-et-Cachemire, la partie du Cachemire sous administration indienne.

Ces dispositions, accompagnées de la coupure des réseaux de communication, perdurent dans beaucoup d’endroits, comme en témoignent sur place des habitants joints avec difficulté par Le Monde. Elles avaient été prises quelques heures avant l’annonce par le gouvernement Modi, le 5 août, de la révocation de l’autonomie constitutionnelle dont jouissait la région depuis 1947, et de la rétrogradation du statut d’Etat fédéré à simple « territoire de l’union », ce qui reviendra à placer le Jammu-et-Cachemire sous tutelle directe de Delhi à compter du 31 octobre. On estime à un demi-million le nombre de soldats et de forces paramilitaires déployés sur le terrain. Plus de 2 000 personnes ont été arrêtées, dont plus d’une centaine de responsables politiques, de militants et d’universitaires placés en détention préventive. Un juge du Cachemire cité par l’AFP parle, lui, de 4 000 interpellations, tandis qu’un officier de police avance le chiffre de 6 000 arrestations.

A l’ouverture de la session annuelle du CDH, lundi, sa présidente, Michelle Bachelet, s’est déclarée « très préoccupée par les actions récentes du gouvernement indien sur les droits des Cachemiris, notamment en ce qui concerne les restrictions touchant à Internet et au droit de réunion pacifique, et à la détention de dirigeants politiques et militants locaux ».

Intense lobbying

C’est dans ce contexte tendu que le Pakistan entend invoquer le chapitre VII de la charte des Nations unies à Genève, comme à New York, lors de l’assemblée générale de l’ONU où les dirigeants des deux puissances nucléaires d’Asie du Sud, Narendra Modi et Imran Khan, s’exprimeront à tour de rôle le 27 septembre. Dans son article 39, ce texte prévoit que le Conseil de sécurité puisse intervenir, s’il constate « l’existence d’une menace contre la paix, d’une rupture de la paix ou d’un acte d’agression ».

Dans ce dossier, Imran Khan pensait jusqu’ici avoir sinon le soutien, du moins l’oreille de Donald Trump, qu’il a rencontré en juillet à la Maison Blanche, considérant que ce dernier avait besoin du Pakistan pour faire pression sur les talibans dans le processus de paix afghan entamé il y a un an. Las ! Le président américain a soudainement rompu les négociations avec les insurgés, samedi. « Les jeux ne sont pas faits et les Américains vont forcément faire marche arrière, car ils veulent absolument faire partir leurs soldats d’Afghanistan avant la présidentielle américaine de novembre 2020. Pour ce faire, ils n’ont d’autre choix que d’évacuer hommes et matériels par le Pakistan »,tempère un ancien diplomate indien, sous couvert d’anonymat.

Les talibans, pour leur part, contestent le lien que paraît vouloir établir Islamabad entre le Cachemire et l’Afghanistan. « Lier les deux sujets ne contribuera pas à améliorer la crise actuelle », a assuré dès le 6 août le porte-parole du mouvement insurgé, Zabihullah Mujahid.

Dans sa quête de respectabilité pour le Pakistan, Imran Khan n’hésite pas à capitaliser sur le dossier du Cachemire : « Il a pris cesderniers mois des décisions difficiles à l’encontre de différents mouvements islamistes basés au Pakistan. Il s’efforce aussi de s’en tenir à un objectif, améliorer les conditions humanitaires des huit millions de Cachemiris coupés du monde », affirme Imtiaz Gul, directeur du Centre de recherche et d’études sur la sécurité, à Islamabad.

De source diplomatique européenne, les émissaires pakistanais s’adonnent à un intense lobbying dans les couloirs de l’ONU ainsi que dans ceux de l’Organisation de la coopération islamique, qui regroupe 57 pays musulmans. Leur objectif ? Contraindre l’Inde à relâcher la pression sur le Cachemire et, surtout, éviter que le Pakistan ne soit inscrit sur la liste noire des pays finançant le terrorisme international, lors de la réunion plénière du Groupe d’action financière (GAFI) qui se tiendra à Paris, du 13 au 18 octobre. « Dans cette instance comme à l’ONU, le Pakistan peut compter sur ses alliés indéfectibles que sont la Chine, la Turquie et la Malaisie », croit savoir l’ancien diplomate.

Dans une tribune publiée le 30 août par le New York Times, M. Khan a cherché à se poser en pacificateur, déclarant que le dialogue entre les deux frères ennemis ne pourra démarrer « que lorsque l’Inde sera revenue sur l’annexion du Cachemire, aura mis fin au couvre-feu et au confinement, et aura rappelé ses troupes dans les casernes ». Mi-août sur Twitter, le dirigeant avait usé d’un ton moins mesuré, comparant l’inaction de la communauté internationale sur le Cachemire au silence face à la montée d’Hitler dans les années 1930. « On aurait tort de croire que le Pakistan se prépare au compromis, la bataille diplomatique ne fait que commencer », observe Ayesha Siddiqa, analyste politique spécialiste des questions militaires en Asie du Sud.

Tensions presque quotidiennes

M. Modi, de son côté, n’a pas ménagé sa peine ces dernières semaines pour obtenir le soutien du plus grand nombre possible de pays avant ces prochains grands rendez-vous internationaux. Son but, éviter l’internationalisation de la question du Cachemire. Pour le premier ministre indien, il s’agit d’une question purement bilatérale. Il est assuré d’avoir derrière lui les Etats-Unis, malgré les propos ambigus de M. Trump, la Russie, le Royaume-Uni et la France, dont les intérêts économiques en Inde sont grandissants, de même que celui d’un grand nombre de pays musulmans de la région auxquels il a rendu visite récemment, les derniers en date étant les Emirats arabes unis et Bahrein.

Sur le terrain, les tensions entre les deux pays ennemis sont presque quotidiennes. Après avoir expulsé l’ambassadeur de l’Inde au début de la crise et rompu les échanges commerciaux avec son voisin, Imran Khan a exhorté les Pakistanais à manifester en masse chaque vendredi pour défendre les Cachemiris, puis opéré un test de missile sol-sol capable de porter différents types d’ogive. Samedi, il a refusé au président indien, Ram Nath Kovind, en partance pour l’Islande, le survol du territoire pakistanais. De son côté, l’Inde accuse son voisin de fomenter des attaques terroristes. Le ministre de la défense a menacé de remettre en cause la doctrine de non-recours en premier à l’arme nucléaire.

Guillaume Delacroix et Sophie Landrin, Le Monde.fr le 10 septembre 2019.