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Donald Trump, on ne saurait le lui reprocher, a à cœur de tenir ses promesses de campagne. Il a une autre obsession : se démarquer de ses prédécesseurs, qui, à ses yeux, ont tous failli. L’annonce du retrait des troupes américaines d’Afghanistan, alors qu’il est déjà en campagne pour l’élection présidentielle de 2020, devait lui permettre de cocher les deux cases : « ramener les gars à la maison », comme promis, et réussir là où Barack Obama avait échoué.

Un plan de paix pour sortir du bourbier afghan, dix-huit ans après s’y être fourvoyé pour en chasser les talibans et Al-Qaida au lendemain des attentats du 11-Septembre, qui n’en rêverait pas ? M. Trump, lui, a pensé y être arrivé. Il s’est même vu si près du but qu’il avait prévu une mise en scène à la mesure de son ambition, de son goût du spectacle et de son penchant pour la transgression. La signature aurait lieu à Camp David, villégiature dont il goûte peu la rusticité, mais lieu iconique des hauts faits diplomatiques américains, où Jimmy Carter avait réuni l’Israélien Menahem Begin et l’Egyptien Anouar El-Sadate en 1978 ; elle se tiendrait autour de la date hautement symbolique du 11 septembre ; elle rassemblerait autour de lui des leaders talibans – oui, des talibans, à Camp David – et le président afghan Ashraf Ghani.

Le processus lui paraissait bien engagé. Après neuf rounds de négociations menées au Qatar avec des représentants talibans, l’émissaire américain, l’ambassadeur Zalmay Khalilzad, lui-même d’origine afghane, disait être au seuil d’un accord de principe. Cet accord portait notamment sur le retrait progressif des 14 000 soldats américains encore stationnés en Afghanistan, un premier contingent de 5 000 d’entre eux quittant le pays rapidement. En échange, les talibans s’engageaient à lutter contre le terrorisme et à participer à des pourparlers de réconciliation inter-afghans.

De toute évidence, le président américain a vendu la peau de l’ours avant de l’avoir tué. Compter sur l’approbation du président afghan alors que son gouvernement avait été écarté des négociations de Doha, à la demande des talibans, était sans doute prématuré. Considérer les talibans comme des partenaires fiables était probablement naïf : l’annonce d’un accord de principe par l’ambassadeur Khalilzad, le 2 septembre, à la télévision afghane, avait été saluée par l’explosion d’une bombe visant un complexe fortifié occupé par des étrangers à Kaboul, attentat aussitôt revendiqué par les talibans et qui a fait 16 morts. Mais, surtout, M. Trump semble avoir sous-estimé les divisions et la confusion au sein de sa propre équipe sur le sujet ; selon le New York Times, le conseiller à la sécurité nationale John Bolton s’est battu contre le projet d’accord, qui était en revanche activement soutenu par le chef de la diplomatie, le secrétaire d’Etat, Mike Pompeo.

Fidèle à ses habitudes théâtrales, Donald Trump a donc tout annulé sur Twitter samedi 7 septembre, en justifiant cette décision par un second attentat, jeudi, au cours duquel deux soldats de l’OTAN, un Américain et un Roumain (M. Trump n’a d’ailleurs mentionné que l’Américain), ont été tués. M. Pompeo n’a plus eu qu’à tenter d’expliquer ensuite dans les médias que les talibans, en effet, n’avaient pas tenu parole, mais que ce n’était pas la fin de l’histoire.

L’histoire, elle, retiendra surtout que la diplomatie trumpienne sort affaiblie de cet échec, pour avoir voulu privilégier le spectacle sur un dossier notoirement difficile. Une fois de plus.

Éditorial Le Monde le 10 septembre 2019.