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Catégorie : Actualité du C.I.D.I.F

 

 

 

L'origine des mondes culturels | Emblème de l'Inde, le Taj Mahal attire des couples du monde entier pour sa beauté et son histoire. Une merveille de marbre blanc née en 1631 d'un chagrin d'amour. Mais sa construction par un empereur moghol lui vaut aussi la haine de nationalistes hindous et les critiques de militantes féministes.

 

https://cdn.radiofrance.fr/s3/cruiser-production/2019/08/32982184-d0d6-47f8-af2f-fc9cdbb8c9ea/838_3732b.webpLe Taj Mahal, image de l'Inde s'il en est, ne rime pas qu'avec amour• Crédits : EyesWideOpen - Getty

 

 

 

Joyau de l'art musulman en Inde, le grandiose mausolée du Taj Mahal suscite l'admiration de plus de 6 millions de visiteurs chaque année. Victime du tourisme de masse et de la pollution, son accès a dû être restreint. Près d'Agra, dans l'Etat de l'Uttar Pradesh, à 200 km au sud de New Delhi, l'imposant monument de marbre blanc incrusté de pierres précieuses apparaît comme le décor rêvé pour consacrer une histoire d'amour. En écho à la volonté de son constructeur, l'empereur Shâh Jahân : honorer la mémoire de sa troisième épouse, sa favorite, Mumtâz Mahal. Mais ce temple de l'amour, inscrit au patrimoine mondial de l'humanité, a aussi déclenché les foudres ces dernières années de nationalistes hindous et de féministes indiens. Ils y voient avant tout le symbole d'une domination musulmane et d'une histoire très loin d'être romantique. Sans parler de la marque d'autorité suprême de celui dont le nom signifie "roi du monde", son hypothétique volonté despotique, et, qui sait, la folie des grandeurs d'un esthète, très peu de temps avant le Versailles de Louis XIV.

 

L'amour éternel d'un empereur couvert de marbre blanc

 

Le "Palais de la couronne" (en persan) naît en 1631, après la mort d'Arjumand Banu Begam, surnommée Mumtâz Mahal, la "Merveille du Palais". A 39 ans, l'épouse favorite de l'empereur moghol Shâh Jahân n'a pas survécu à un quatorzième accouchement, alors que sept de leurs enfants étaient déjà morts en bas âge. Il décide d'ériger un mausolée à la hauteur de ses sentiments. Effondré, il se serait enfermé dans une pièce pendant une semaine, avant d'en sortir tous ses cheveux devenus gris. Il a alors tant pleuré qu'il doit porter des lunettes, selon l'historienne à l’université de Delhi et spécialiste de l’Empire moghol Amita Paliwal.

 

"L’affection mutuelle et l’harmonie entre les deux avaient atteint un niveau inégalé entre mari et femme parmi les sultans et les chefs d’Etat, et même parmi les gens ordinaires", a écrit l’historien officiel de l’empereur, Muhammad Amin Qazwini. Mais la vie matrimoniale du célèbre couple est très peu documenté, tout comme d'ailleurs la construction du Taj. Et pour certains, c'est Mumtâz Mahal qui aurait demandé à son mari, dans un dernier souffle, un monument capable de défier le temps et de montrer au monde entier leur amour éternel.

 

https://cdn.radiofrance.fr/s3/cruiser-production/2019/08/fae883f2-77a8-4dfd-a1ce-49e70e4f1be7/838_mmsj.webpPeinture représentant Arjumand Bânu Begam, surnommée Mumtâz Mahal, et son mari, l'empereur Shâh Jahân • Crédits : Wikimedia

 

Le mausolée principal et son dôme parfait sont achevés en 1648, reposant sur une plateforme en marbre de 10 000 m2. Les bâtiments et les jardins périphériques complètent le chef d'oeuvre cinq ans plus tard, avec le Perse Ustad Ahmad Lahaur pour architecte en chef. La légende dit que l'empereur aurait fait tuer la femme de l'architecte pour qu'il comprenne sa douleur. Plus de 20 000 ouvriers et artisans venus de l’ensemble de l’empire, ainsi que d’Asie centrale et d’Iran sont réquisitionnés, aidés par plus de 1 000 éléphants. Un chantier à prix d'or, estimé à un milliard d'euros actuels, pour un édifice en grès rouge recouvert de marbre blanc et de pierres précieuses - comme du lapis-lazuli d'Afghanistan - et semi-précieuses. Ce blanc, changeant selon les heures de la journée, est la couleur du deuil, de la paix et de la pureté en Inde. Mais par le choix du marbre, Shâh Jahân afficherait aussi à la face du monde sa puissance, sa richesse et son originalité, les monuments d'empereur moghols étant classiquement en grès rouge. Et à l'époque, les prêtres hindous vivaient souvent dans des maisons de marbre blanc : un message pour les hindouistes ?

 

https://cdn.radiofrance.fr/s3/cruiser-production/2019/08/653a3fae-fc4f-4539-9509-e7bd38d7ce6e/838_0608.webpDétail d'un mur fleuri par des pierres incrustées grâce à la tecnhique de la "pietra dura", "parchin kari" ou "pierre dure". Un art particulièrement développé par les Florentins pendant la Renaissance• Crédits : Universal History Archive - Getty

 

Le poète indien Rabindranath Tagore, distingué par le prix Nobel de littérature en 1913, disait quoi qu'il en soit que le Taj Mahal "s'élevait au bord du fleuve telle une larme solitaire posée sur la joue du temps".

 

Au bord du fleuve Yamuna, où l'empereur a fini sa vie enfermé par son propre fils dans le fort d'Agra !

 

Un symbole musulman contesté par les nationalistes hindous

 

Quatre minarets identiques de 43 mètres de haut, des porches aux sommets pointus typiques de l'art irakien, 22 passages du Coran, dont 14 sourates complètes, en pierres noires incrustées dans le marbre blanc, des motifs floraux, 8 murs dans le mausolée pour les 8 portes du paradis de l'islam, une étoile à huit branches au sol du mausolée et une parfaite symétrie renvoyant à ce même eden. "Le Taj Mahal est imprégné des images religieuses et du symbolisme de l'islam", explique le documentaire "L'énigme du Taj Mahal" (de Budd Nathan et Dhanapal Adhitya), diffusé en 2018 sur France 5. La symétrie à son paroxysme pour montrer "la perfection et la nature infinie de son Dieu, Allah, sans le représenter". Même si le document relève aussi par exemple que le dôme central est surmonté d'une pointe que l'on retrouve dans les cérémonies religieuses hindouistes par le biais du kalasha, un vase sacré de bon augure. "A l'époque de Shâh Jahân, la population indienne était majoritairement hindouiste et le style architectural reflétait cette croyance. Les temples et les sanctuaires hindous sont très colorés, à l'inverse du Taj Mahal, très sobre." explique encore cette enquête.

 

Dans son essai de 1979 The Myth of the Taj Mahal and a new theory of its symbolic meaning, l'historien Wayne Begley, de l'université de l'Iowa, présente lui une étude très poussée de la calligraphie des lieux pour s'attaquer au mythe de la dévotion conjugale. Les calligraphies du bâtiment principal font ainsi étonnamment référence à la plaine du jugement dernier et aux plaisirs du paradis. Curieux pour un amoureux inconsolable.

 

Cette démonstration de force d'un étranger musulman en terre de pratique majoritairement hindoue n'est pas du goût de tous. Fin 2017, le ministère régional du tourisme va même jusqu'à retirer d'une de ses brochures le lieu visité par un touriste étranger sur dix de passage dans le pays. Fondamentaliste hindou et figure du Bharatiya Janta Party (BJP, Parti du peuple indien), le nouveau ministre de l'Uttar Pradesh, Yogi Adityanath, a déclaré quelques mois auparavant que le Taj Mahal "ne représente pas notre culture. Aujourd'hui, Narendra Modi offre la Gita [livre sacré hindou] aux étrangers qu'il rencontre. Cela représente notre culture." Comme le raconte alors Sébastien Farcis dans Libération, ce "prêtre et sulfureux homme politique hindouiste appelle à une 'reconquête' de l'histoire de l'Inde" depuis l'état le plus peuplé du pays, 200 millions d'habitants, dont près de 20% de musulmans. Pour différents élus du BJP, toute la période de domination musulmane de l'Inde, de 1526 à 1857, est en question. Assimilée à une période de servitude. Un député régional du BJP parle alors d'"une tache" dans la culture indienne construite "par des traîtres" et accuse l'empereur moghol d'avoir persécuté des milliers d'hindous. Un autre, appuyé par des historiens radicaux, soutient que les Moghols auraient édifié le monument sur les ruines d'un ancien temple hindou. Tout comme l'avait déjà prétendu en 1989 l'intellectuel révisionniste Purushottam Nagesh Oak.

 

La polémique tournera court quelques semaines plus tard en raison notamment du poids économique du site, sûrement la tombe la plus célèbre au monde avec les pyramides de Gizeh, qui ferait travailler 400 000 personnes selon l'association régionale des agents de voyage. Le dirigeant local Yogi Adityanath se rend sur place et affirme cette fois que "Peu importe qui l'a fait construire et pour quelle raison. Il a été construit grâce au sang et à la sueur d'ouvriers indiens", ajoutant que son administration a accordé 20 millions d'euros pour l'aménagement du site. 

 

https://cdn.radiofrance.fr/s3/cruiser-production/2019/08/9131200e-28fd-461f-a0a5-e23d44226fe2/838_gettyimages-162793553.webpDifficile pour les nationalistes hindous, en particulier les politiques locaux, de lutter contre le poids économique et l'image international du Taj Mahal• Crédits : EyesWideOpen - Getty

 

 

 

Depuis 2014 et l'arrivée au pouvoir du Premier ministre nationaliste du BJP Narendra Modi, les dignitaires étrangers ont de leur côté souvent moins médiatisé des visites dont les images peuvent vite faire le tour du monde. L'escapade du couple Macron en mars 2018 étant selon l'Elysée d'ordre "purement privé".

 

Le symbole d'une domination masculine archaïque

 

C'est justement à l'occasion du passage avorté du couple Obama en 2015* qu'une voix indienne dissonante se fait entendre. Dans une tribune au Huffington Post intitulée The Awfully Unromantic Taj Mahal, la féministe Rita Banerji fustige le culte rendu à cette icône de l'amour. L'auteure, photographe et militante pour le genre fustige "une histoire tout sauf romantique". Elle évoque "22 000 esclaves", un coût prohibitif au prix de "villageois et commerçants appauvris, sous la forme de taxes imposées et oppressives" et surtout "les mensonges" concernant la vie et la mort de la femme à l'origine du joyau architectural. 

 

Mumtâz Mahal était fiancée à l'âge de 14 ans. Elle a subi une grossesse presque tous les ans jusqu'à sa mort. Elle est décédée des suites d'une hémorragie post-partum à cause des grossesses multiples qu'elle a été forcée de subir. Il est absurde que beaucoup considèrent cette forme de travail reproductif mortel comme une indication du statut de femme "préférée" de Mumtâz. Être le premier choix du harem d'un homme, ce n'est sûrement pas l'idée qu'une femme se fait de la romance. Et Shâh Jahân de son vivant avait rassemblé 2.000 femmes dans son harem ! Mais si, effectivement, Shâh Jahân partageait cette intimité particulière avec Mumtâz, n'aurait-il pas remarqué son corps, visiblement, en train de s'affaiblir et de s'effondrer, juste devant ses yeux, à chaque grossesse successive ? Ou était-elle seulement un vagin et un utérus détachés, un jouet sexuel pour lui, et pas une personne réelle dont le corps, la santé et le bien-être s'enregistreraient dans sa conscience de quelque manière que ce soit 

 

Rita Banerji

 

 

 

https://cdn.radiofrance.fr/s3/cruiser-production/2019/08/ccac2a1a-c39b-4f7c-919f-2e458848d3a7/838_2117.webpRare élément non symétrique dans le fameux monument : le cénotaphe de Shâh Jahân (à gauche et posé des années après celui de son épouse) est plus grand que celui de l'impératrice• Crédits : Tim Graham - Getty

 

 

 

Rita Banerji rappelle aussi que des femmes écrivains indiennes de la fin du XIXe et du début du XXe siècle avaient dénoncé la culture représentative du harem lié au Taj Mahal et sa coutume de séquestrer les femmes.

 

Rokeya Sakhawat Hossain, dans sa pièce phare, Sultana's Dream (1905), a suggéré la création d'un système équivalent pour les hommes, appelé "murdana", dans lequel ceux-ci seraient isolés et contrôlés. Pandita Ramabai (1858-1922), enseignante et militante des droits des femmes, a déclaré qu'il s'agissait d'une terrible _"cruauté"à l'égard des femmes et que celles-ci étaient traitées comme des "prisonniers"._ Et dans le roman Sheshprashna de Sarat Chandra Chattopadhyay, 1931 (La dernière question), la protagoniste féminine, Kamal, remet également en question l’idéalisation du Taj Mahal par les gens comme l’incarnation de l’amour intemporel d’un homme pour une femme et se demande comment être la femme préférée de Shah Jahan, fait de Mumtaz son âme soeur.

 

Rita Banerji

 

Enfin, celle qui a lancé une campagne en Inde pour mettre fin à la mort des femmes suite à un foeticide, à un infanticide, à des meurtres avec dot, de crimes d'honneur (50 Million Missing) fait le lien avec la situation dramatique qui persiste dans son pays. "En effet, si c'est de l'amour, alors l'Inde en a encore beaucoup. L'Inde, encore aujourd'hui, compte le plus grand nombre de décès liés à la maternité (17%), en grande partie pour les mêmes raisons - accouchements précoces, multiples et consécutifs, lorsque les femmes se voient refuser le contrôle des naissances, ou la propriété et le choix de leur propre corps", précise-t-elle.

 

Chercheur au Xavier Institute of Social Service, à Ranchi, Anant Kumar a lui mis en parallèle ce qui se passait aussi au XVIIe siècle à l'autre bout du monde : en Suède. Dans la revue Women’s Health, il revient sur le choix de la reine Ulrika Eleonora, également bouleversée par la perte de ses proches. Elle ne lança pas de grand monument mais demanda à ses médecins d'élaborer un plan prévoyant l'obligation pour une ou deux femmes de chaque ville de se rendre à Stockholm pour y suivre une formation de sage-femme.

 

Éric Chaverou, France Culture.fr le16 août 2019

 

 

 

*en raison de la mort du roi Abdallah d'Arabie saoudite