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Les infrastructures de transport mettent à mal les forêts de bord de mer, qui protègent les côtes et servent de frayère à de nombreuses espèces aquatiques.

https://img.lemde.fr/2015/07/14/0/0/3872/2592/688/0/60/0/040d889_24188-11gx2we.jpgLe Bandra-kurla complex, une zone d'affaires au nord du bidonville de Dharavi, est parcouru par une mangrove, à Bombay. GAEL KERBAOL / DIVERGENCES

 

L’information avait fait l’effet d’une bombe au mois d’avril. En informant la Haute Cour de Bombay qu’il donnait son feu vert ultime à la construction du train à grande vitesse entre la capitale économique de l’Inde, située au Maharashtra, et la principale ville de l’Etat voisin du Gujarat, Ahmedabad – dont est originaire le premier ministre Narendra Modi –, le ministère de l’environnement, des forêts et du changement climatique de l’Inde avait annoncé que « treize hectares de mangroves » allaient bientôt disparaître.

L’établissement d’une ligne ferroviaire de 508 kilomètres le long du rivage de la mer d’Arabie, en vue de réduire le temps de parcours entre les deux villes à deux heures, contre huit actuellement, allait obliger à déraciner 54 000 palétuviers, ces arbres qui poussent dans l’eau salée et protègent les côtes des aléas météorologiques.

Depuis, les autorités ont tenté de calmer le jeu. Interpellé fin juin par un élu du Shiv Sena, parti d’extrême droite local très puissant, le ministre des transports du Maharashtra, Diwakar Raote, a précisé que « cinq arbres ser[aient] plantés pour chaque arbre déraciné ».

Autre élément supposé rassurer les défenseurs de l’environnement : la ligne épargnera la nature car elle sera réalisée en hauteur, presque exclusivement sur les piliers d’un viaduc, et sous terre à l’approche de Bombay, ce qui devrait limiter les dégâts sur la flore.

« Crime contre la biodiversité »

Les écologistes n’ont pas lâché l’affaire pour autant, si bien que, début juillet, la société constituée pour mettre en œuvre le projet, la National High Speed Rail Corporation (NHSRCL), a décidé de revoir la conception de la grande gare de Thane, à l’entrée nord de Bombay, afin de ménager les arbres.

« En déplaçant les parkings extérieurs et les zones d’attente des passagers, nous allons sauver 21 000 palétuviers », a juré son directeur général, Achal Khare. Il a assuré que ses services préparaient par ailleurs 160 000 boutures de nouveaux pieds.

Pas de quoi calmer le militant Girish Raut, avocat de l’ONG Save Earth. Contacté par Le Monde, cet empêcheur de tourner en rond, célèbre à Bombay pour ses travaux sur la flore urbaine, prétend que « près de 80 % des mangroves d’origine ont disparu sur le littoral de la ville » en un siècle. « Il ne faut pas croire les chiffres avancés par l’administration. Tous les projets d’infrastructures détruisent les mangroves, assure-t-il. Et, par expérience, on sait très bien que, lorsqu’un projet obtient le feu vert des autorités, les promoteurs font ce qu’ils veulent par la suite. »

Ainsi de la future voie rapide côtière de 29 km qui va obliger à mettre à bas 33 hectares de mangroves. Ainsi également du nouvel aéroport international, qui a fait récemment disparaître 160 hectares supplémentaires. « C’est pareil avec les sept lignes de métro que la municipalité est en train de construire simultanément, ou avec le pont de 22 kilomètres qui desservira le futur aéroport, tout cela au nom du développement », se lamente M. Raut, qui crie au « crime contre la biodiversité ».

Lieu de reproduction

Le « Bullet Train » a pourtant tout pour séduire. Il adoptera la technologie nippone du Shinkansen, le célèbre TGV japonais, et Tokyo financera 80 % de l’investissement (qui s’élève à 14,4 milliards d’euros au total). Ses concepteurs viennent de faire savoir que les vingt-quatre rames qui feront la navette entre Bombay et Ahmedabad seront pressurisées et dotées de filtres à air, afin de s’adapter au climat et à la pollution de l’Inde, la température extérieure franchissant parfois la barre des 50 °C.

Il n’empêche que, selon un rapport paru dans la presse indienne le 29 juillet, ce train, comme tous les chantiers côtiers de la région, fait planer une lourde menace sur les espèces aquatiques pour lesquelles les mangroves sont le lieu privilégié de reproduction.

L’Institut central de formation aux sciences de la pêche (CIFE), qui dépend du ministère de l’agriculture, est allé ramasser des larves sur la côte du Maharashtra entre septembre 2015 et février 2016, à l’aide de filets aux mailles ultrafines (0,2 millimètre), afin de pratiquer le séquençage de leur ADN. Il en ressort que les racines des mangroves voient naître une vingtaine de poissons et de crustacés majeurs pour l’écosystème régional.

Parmi eux, la crevette géante tigrée, le snapper doré, un poisson qui ressemble au rouget, le mudskipper bleu, une sorte de gobie à la silhouette préhistorique qui rampe dans la vase, et la pomfrette argentée, un poisson papillon plébiscité par les gourmets du sous-continent.

« La métropole de Bombay exerce une pression très forte sur cet écosystème sans en connaître la valeur », estime le chercheur Annam Pavan Kumar, qui a piloté la rédaction du rapport. Et de rappeler que, si les mangroves abritent une riche biodiversité, « elles jouent aussi un rôle déterminant en agissant comme des éponges pour atténuer les inondations ».

« Barrage à la montée des eaux »

En 2014, une étude menée par le Wetlands International, une organisation des Pays-Bas spécialisée dans la protection des zones humides, en partenariat avec l’association américaine The Nature Conservancy, avait insisté sur le rôle des mangroves dans la protection contre les tempêtes, les tsunamis et l’érosion côtière : « Lorsqu’elles forment une large ceinture côtière, idéalement sur plusieurs kilomètres, elles font barrage à la montée des eaux », soulignaient les auteurs.

Un argument qui devrait faire « tilt » chez les élus de Bombay, cette ville de 21 millions d’habitants entourée par la mer. Récemment, la municipalité a lancé la construction de 84 kilomètres de murs censés protéger les mangroves résiduelles.

Une incongruité que dénonce, parmi tant d’autres, un documentaire sorti au Gujarat le 13 juillet. Réalisé par le cinéaste Dakxin Chara et intitulé Bullet, le film se fait le porte-voix des opposants au TGV et notamment des agriculteurs en cours d’expropriation. A ce jour, seuls 35 % des terrains ont été acquis par la NHSRCL. M. Modi s’est juré d’inaugurer une première portion de la ligne à grande vitesse le 15 août 2022, à l’occasion du 75e anniversaire de l’Indépendance de l’Inde.

Guillaume Delacroix, Le Monde.fr le 12 août 2019.