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 https://i.f1g.fr/media/eidos/680x382_crop/2019/08/08/XVMd7b6d114-b9f0-11e9-9310-1066a213cf03.jpgUn membre des forces de sécurité indiennes monte la garde dans une rue pendant le couvre-feu à Srinagar
le 8 août 2019 ---TAUSEEF MUSTAFA/AFP

 

 

Après avoir aboli l’autonomie du Jammu-et-Cachemire lundi, Delhi laisse entendre qu’il compte s’emparer du Cachemire pakistanais.

 

New Delhi

 

Pour la quatrième journée, la vallée du Cachemire était coupée du monde, jeudi, laissant 8 millions de personnes isolées. Les lignes téléphoniques et Internet sont suspendus. Depuis que le gouvernement indien a abrogé l’autonomie du Jammu-et-Cachemire lundi, les forces de sécurité ont posé des barrages et interdit les rassemblements de plus de quatre personnes. «Le couvre-feu est très strict et il est difficile d’obtenir un laissez-passer», confie un fonctionnaire en poste au Cachemire. Un autre témoin ajoute que les ambulances ont du mal à circuler et sont bloquées à des barrages. D’après l’agence Reuters, il est impossible d’appeler les pompiers. «Je n’ai pas pu joindre ma mère depuis dimanche. Ceux qui ont quitté Srinagar racontent qu’il faut des heures pour arriver à l’aéroport. D’autres disent que la télévision par câble est coupée. En trente ans de carrière, je n’ai jamais vu ça», déplore Iftikhar Gilani, un journaliste cachemiri.

 

La région est travaillée par des revendications séparatistes et la première insurrection remonte à 1989. Le statut du Cachemire est sensible. L’Inde et le Pakistan, deux puissances nucléaires, se sont livré trois guerres pour le contrôle du territoire. En isolant les Cachemiris, le gouvernement veut empêcher un soulèvement. L’agence Press Trust of India affirme que 560 personnes, professeurs d’université, activistes, politiciens et hommes d’affaires, ont été emprisonnées. Jeudi, lors d’un discours télévisé, le premier ministre Modi a tenté de rassurer la population en promettant aides sociales et amélioration des services publics. «La population n’avait pas accès au développement économique. (…) Désormais, son avenir est entre de bonnes mains.»

 

Risque d’attentats

 

Inquiets de ne plus avoir de nouvelles, des Cachemiris résidant dans le reste de l’Inde ont pris l’avion pour Srinagar. L’administration dit avoir mis des bus à disposition à l’arrivée pour passer les contrôles et fourni des numéros d’urgence sur son compte Twitter. Si la population est privée de communications, les forces de sécurité et des hauts fonctionnaires gardent un accès à Internet et des téléphones satellite.

 

«Cette région autonome à majorité musulmane, dans un pays largement hindou, était une fierté pour l’Inde laïque, un symbole de pluralisme» Iftikhar Gilani, journaliste cachemiri.

 

La vallée demeure presque impossible d’accès pour les journalistes étrangers. Même ceux dotés d’une carte «Overseas Citizen of India», accordée aux ressortissants d’origine indienne ou en couple mixte, sont interdits de séjour bien que leur statut les y autorise. «Ils ne seront pas considérés comme des journalistes et pourraient se retrouver dans une situation inconfortable», menace le porte-parole du ministère des Affaires étrangères Raveesh Kumar. L’abrogation de l’autonomie a gelé les relations entre l’Inde et le Pakistan. Mercredi, Islamabad a expulsé l’ambassadeur indien et décidé de ne pas envoyer son nouvel ambassadeur. La liaison ferroviaire entre Lahore et Delhi a été suspendue jeudi.

 

Ces mesures interviennent après que le ministre indien de l’Intérieur, Amit Shah, a sous-entendu mardi que l’Inde n’allait pas se contenter d’abroger l’autonomie du Jammu-et-Cachemire, et qu’elle comptait s’emparer du Cachemire sous contrôle pakistanais. «Nous donnerons notre vie pour ça», a-t-il tonné au Parlement. Le jour même, le premier ministre pakistanais, Imran Khan, a déclaré que les Cachemiris risquaient de perpétrer des attentats contre les forces indiennes et que de telles attaques, dont Delhi rendrait Islamabad responsable, déclencheraient une spirale de représailles entre les deux puissances nucléaires, comme ce fut le cas en mars.

 

L’abrogation marque la mort d’une certaine idée de l’Inde. «Cette région autonome à majorité musulmane, dans un pays largement hindou, était une fierté pour l’Inde laïque, un symbole de pluralisme», note Iftikhar Gilani. Cette identité laïque, le gouvernement fondamentaliste hindou semble l’avoir enterrée lundi.

 

Emmanuel Derville, Le Figaro.fr le 9 août 2019